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Témoignages:Histoire de mes grands-mères

Auteur : gaston  Créé le : 14/08/2026 18:25
Modifié le : 22/08/2026 16:28
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Elizabeth Porthault, membre de "Racines du Pays LoireBeauce" livre ci dessous quelques souvenirs de ses grands-mères.

Mes grands-mères

            J'égrène quelques souvenirs de mes trois grands-mères. Ce chiffre plutôt inattendu s’expliquera plus loin. Hommage, donc, à mes aïeules dont je retrouve avec émotion les visages sur les rares photos qui me restent.

Du côté de Saran 

            Le 29 mars 1905, ma future Grand-mère Clotilde, de son nom de jeune fille Clotilde Alexandrine Boudet (1882-1966) s’est mariée à mon futur grand-père Georges Boudinet (1873-1951). Elle a d’abord vécu la vie d’une femme d’épicier à Artenay jusqu’en 1911, avant de suivre son mari à Saran, précisément à Sainte-Hélène, nom d’une belle demeure (qui existe toujours) entourée de quelques bâtiments annexes, de terres agricoles et de prés. Cette petite ferme, que Pépère Georges agrandira peu à peu par l’acquisition de plusieurs champs, a dû constituer dans le passé un ensemble avec le hameau de la Médecinerie à deux cents mètres à l’ouest. Il y avait, en contrebas de l’allée de tilleuls qui traversait la propriété et conduisait au bourg de Saran, une Source Saint-Martin, du même nom que la toute proche église du village. Mémère Clotilde me raconta bien plus tard que des pèlerins ou même des habitants de la commune venaient encore dans les premiers temps de son installation à Sainte-Hélène, chercher de l’eau à cette source qui avait, disait-on, des propriétés thérapeutiques. J’ai appris par la suite que toutes les sources Saint-Martin, en Forêt d’Orléans ou ailleurs avaient des eaux réputées bienfaitrices ! Cette source Saint-Martin de Sainte-Hélène coule encore aujourd’hui. L’eau s’y faisant plus rare et moins vive, le cresson n’y pousse plus, mais quand j’étais petite, après la guerre et encore peut-être jusqu’aux années cinquante, des cousins de Paris qui passaient chez nous repartaient encore avec du cresson, et aussi avec du miel, du beurre ou des fruits ! Échange de bons procédés, car ils nous avaient apporté de la capitale des chemises de bonne facture ou autres "articles de confection" ou de bonneterie.

            L’année même de son arrivée à Sainte-Hélène en 1911, Mémère Clotilde met au monde une petite fille : ma tante Hélène, qui deviendra par la suite religieuse au couvent du Bon Pasteur au grand dam de son père, Pépère Georges, qui était non croyant. Était-il anticlérical ? Pas au point en tout cas, de refuser la compagnie du curé Blandin qui aimait venir jouer avec lui à la belote ou aux dames, l’estimant fin joueur. Tante Hélène, nous ne la voyions qu’une ou deux fois l’an, au parloir de son couvent. Quant à Mémère Clotilde, elle était pieuse elle aussi. Je me rappelle que beaucoup plus tard, lorsqu’elle nous voyait souffrir ou nous estimait en danger, elle prenait son chapelet et récitait ses prières. Je la revois aussi, à table, dans les années suivant la Libération, faisant le signe de la croix sur le pain, nourriture si précieuse après les privations de la guerre.

            Ce n’est qu’après la première guerre, en 1919, que Mémère Clotilde a donné naissance à la sœur de tante Hélène : Marie, ma mère. Maman a épousé Papa le 1er septembre 1943. Il était revenu de captivité en Allemagne avant la fin de la guerre après un accident à la jambe. Ils se sont installés avec Maman à Sainte-Hélène chez ses beaux-parents avec lesquels il s’ést très bien entendu. Très courageux et travailleur, il a pu pallier la mauvaise santé de Pépère Georges, atteint d’une terrible maladie des os et contraint finalement de vivre reclus dans sa chambre pendant les 7 dernières années de sa vie. Papa a donc assuré la pérennité de la petite exploitation, en y développant surtout l’aviculture et l’apiculture. On y élevait aussi un petit troupeau de vaches laitières. Le nom de certaines de ces bêtes est resté dans ma mémoire : Artémise, Blanchette, Coquette… Quel traumatisme quand trois d’entre elles furent tuées par la foudre ! Je me souviens que cet événement a été vécu comme une catastrophe par mes parents, perdant des animaux si familiers en même temps qu’une partie de leur outil de travail, sans indemnisation ni mutuelle.

            Mémère Clotilde aidait à la tenue de la maison. Elle assurait aussi les soins à Pépère Georges, isolé à l’étage, grand malade cloué dans son lit. Quel supplice pour cet homme amoureux de la campagne et de la chasse ! On disait même qu’alité, il ne pouvait s’empêcher de tirer les pigeons à la carabine à travers la fenêtre ! L’été, on l’installait dans une sorte de chambre aménagée pour lui au fond de la cour dans un grand bâtiment de plain-pied, pour qu’il puisse suivre la cueillette des cerises, des prunes, la récolte des fleurs des tilleuls de la grande allée.

Clotilde Boudet épouse Boudinet    Eglise de Saran au bout de l'allée de tilleuls

            Mémère Clotilde était pieuse, je l’ai dit. Elle allait à la messe toute de noir vêtue : robe, chapeau, souliers et parapluie, comme aussi la reliure de son missel à tranches dorées (je l’ai toujours). Elle avait été élevée par les Sœurs de Cercottes ou de Chevilly, je ne me souviens plus bien. Sa mère, mon arrière-grand-mère donc, avait fui son mari, une nuit, en l’emmenant avec elle alors qu’elle avait huit ans. Mère et fille s’étaient échappées de la ferme familiale à Crottes en Pithiverais où elles étaient très malheureuses et elles s’étaient réfugiées chez des cousins à Bucy-le-Roi.

            J’ai été la protagoniste involontaire d’un événement qui a fait très peur à Mémère Clotilde et à mes parents: je m’amusais souvent à taquiner Dick, le chien de la maison. Or un jour, il s’est retourné brusquement, lui si calme habituellement, et m’a mordu au visage. Hémorragie. Branlebas de combat. Mes parents m’ont alors embarquée dans la 203 Peugeot avec une cuvette sous la tête et une serviette de toilette pour le sang qui coulait, afin de consulter le médecin de famille, le docteur Vincent, à Ingré. Mon frère n’était pas encore né, je devais donc avoir quatre ans. Mémère Clotilde, "toute retournée", est restée à garder la maison en priant jusqu’à notre retour.

            Quand j’étais petite, on me demandait de ne pas faire trop de bruit dans la cuisine qui se trouvait au-dessous de la chambre où reposait grand-père Georges. Faire attention aux autres, les respecter ! Un de ces "grands principes" que ma famille m’a transmis… Après le décès de Pépère Georges qu’elle avait assisté pendant cette très difficile fin de vie, ma petite grand-mère a dû se reposer et s’est quelque peu mise en retrait. Elle participait à la vie de famille de sa fille, de son gendre et de ses petits-enfants, mais avec discrétion. Elle tricotait, reprisait et cousait minutieusement. Elle montait assez tôt le soir dans sa chambre. Si je lui avais manqué de respect par mon insolence parfois, mon père m’obligeait à lui demander pardon. Je me souviens même qu’une fois, très fâché, il m’a soulevée et emportée jusqu’au premier étage pour que je lui fasse des excuses !

            Mémère Clotilde avait des attentions pour ses petits-enfants, moi et mon petit frère Jean. A table, il fallait nous servir d’abord, les parents se servant ensuite, et elle en dernier. Elle se faisait "petite" toujours, attitude acquise dès l’enfance ! Rien que par quelques lignes d’un de ses cahiers scolaires que j’ai conservés, si bien calligraphiés, je me rends compte à quel point chez les religieuses de son école, tout était fait pour instruire et éduquer les petites filles, pour leur "apprendre" la vie sociale et la modestie, voire l’humilité et l’effacement !

A la fin du présent article, est présentée la lettre que  la  jeune Clotilde, âgée de 14 ans, adresse à sa mère et à sa grand-mère, à l'occasion de la nouvelle année 1896.

Du côté de Sougy

            Ayant habité quotidiennement avec mes parents et mon frère chez mes grands-parents maternels, il est naturel que j’aie plus de souvenirs d’eux que du côté paternel. De ce côté, mon autre grand-mère, Suzanne Bouclet, la mère de mon père, l’épouse de mon grand-père Éloi Morize, reste mystérieuse pour moi, qui ne l’ai pas connue sauf à travers quelques photos. En effet, elle était décédée "d’épuisement" à 34 ans, disait-on, c’est-à-dire sans doute de tuberculose, alors que mon père avait seulement six ans. Cette mort précoce de sa mère a été pour lui, ainsi que pour ses trois sœurs et son frère, une grande souffrance tout au long de leur vie. Si j’en crois divers souvenirs, glanés ici ou là, cette grand-mère avait été très active et dynamique, mais les temps n’épargnaient pas les femmes à la ferme, souvent dans les champs le jour, et travaillant à tenir la maison le soir venu et surtout en temps de guerre où les hommes étaient partis au front.

            Longtemps après le décès de son épouse Suzanne, mon grand-père paternel, Pépère Éloi, s’est remarié avec celle qui a assuré la survie de la nombreuse famille depuis la mort de sa femme, en jouant le rôle de gouvernante de la maison.

Suzanne Bouclet épouse Morize                                   Andrée Moreau épouse Morize

            Andrée Adeline Moreau, née le 22 juillet 1895, a donc épousé Éloi Morize le 27 février 1930. Évidemment, c’est elle qui est devenue effectivement et affectivement ma véritable grand-mère. "Mémère Andrée" a donc remplacé celle dont je ne connaissais même pas alors la brève existence. Encore le statut de Mémère Andrée, n’était-il pas clair dans mon esprit de petite fille : j’ai même longtemps imaginé qu’elle était la mère de mon père ! C’est surtout après la naissance de mon frère Jean (le 3 décembre 1948) que j’ai connu ma grand-mère Andrée. Voici les premiers moments dont je me souviens, à la naissance de mon petit frère. Papa a vécu des moments dramatiques avec l’arrivée au monde du petit Jean, car maman en lui donnant la vie a bien failli perdre la sienne. J’ai donc été embarquée alors par mon grand-père Éloi, venu à la rescousse, dans sa grande voiture noire, "carrée", avec ses strapontins magiques et son intérieur capitonné en tapisserie rose pâle ! J’étais impressionnée pendant ce "voyage" de Saran à Sougy, gros bourg beauceron à 17 kilomètres de chez nous. Je me souviens que je ne pouvais rester assise et que je cherchais à attraper un pompon qui pendait du plafond ! J’ai donc passé jusqu’au rétablissement de maman quelques jours chez mes grands-parents paternels, en vacances ou en pension comme on voudra. Je suis retournée chez eux ensuite, bien sûr, heureusement dans des circonstances moins dramatiques, notamment à l’occasion des vacances scolaires.

La "voiture carrée" d'Elizabeth

            Après avoir quitté la ferme des Grandes Bordes pour prendre leur retraite, Pépère Éloi et Mémère Andrée habitèrent dans le centre de Sougy une maison basse, avec une grange attenante. On entrait dans la cuisine située un peu en contrebas de la cour en descendant quelques marches. J’ai encore dans l’oreille le son de l’horloge qui sonnait les heures et les demi-heures, et le ronflement de la "cuisinière à feu continu" où on entretenait une combustion permanente. Pour alimenter régulièrement en bois le foyer, on soulevait avec un crochet les plaques concentriques en fonte qui s’emboîtaient les unes dans les autres sur cette massive cuisinière. Dessus, se prélassait en permanence la bienfaisante bouilloire qui pouvait fournir son eau chaude à tout moment, notamment pour la toilette ou pour la vaisselle. Ma grand-mère se tenait souvent assise devant la fenêtre pour ses travaux d’aiguille ou de tricot, sur une sorte d’estrade construite par mon grand-père pour qu’elle profite mieux de la lumière du jour et aussi sans doute de la rare animation de la rue. Le dîner était constitué toujours d’une soupe, suivie par exemple d’une tranche de très bon jambon, de pâtes, parfois de fromage blanc, ou de camembert.

            Nous avions aussi fait la connaissance de la jumelle de Grand-mère Andrée que nous appelions Tante Madeleine et de son mari Raoul qui chantait, à la fin de repas de fêtes, la Tyrolienne de Tino Rossi en modulant ses vocalises suraiguës de manière spectaculaire. Des réunions de famille avec ce couple avaient lieu tantôt à Saran, tantôt à Sougy, ou même à Étampes où résidaient Madeleine et Raoul, joyeux lurons.

            « Viens ma p’tite fille, on va chercher des pissenlits ! » Quand j’étais à Sougy, Mémère Andrée me faisait partager ses modestes occupations : elle m’initiait à quelques exercices de couture, m’emmenait dans la grange pour porter à manger aux lapins. Ou bien je l’accompagnais dans le jardin derrière la maison pour y prélever quelques légumes, ou même dans le rucher que mon autre grand-père (Georges, celui de Saran) avait gardé sur la commune de Creuzy, pas très loin de Sougy. Là, pendant que Pépère Éloi "faisait du bois", Mémère Andrée et moi nous allions ramasser les bonnes herbes pour les lapins.

            Souvenons-nous.

 Elizabeth Porthault née Morize

 

Lettre de Clotilde à sa maman et à sa grand-mère le 1er janvier 1896