Cécile Bouvier-Gasnier ou la vie d’une beauceronne ordinaire
Nous sommes au presbytère de Patay, un soir, quelques jours avant la fin du mois de mai 1926. Cécile Gasnier, née Bouvier, la mère et la « bonne » du curé-doyen de Patay, se sent faible ;
- Mon cher enfant, dit-elle, je crois bien que je vais mourir bientôt !
- Y a-t-il quelque chose qui vous tourmente, ma bonne maman ?
- Rien, répondit-elle, le bon Dieu viendra au-devant de moi.
Et vers une heure du matin, le dimanche 30 mai, elle ouvre la bouche, elle ouvre les yeux et le cœur cesse de battre ; c’est fini. Cécile Bouvier s’éteint au presbytère de Patay à l’âge de 97 ans.
Le mardi 1er Juin 1926 ont lieu ses obsèques. Le service religieux est célébré à l’église de Patay. Une assistance nombreuse, dont M le maire de Patay et la plupart des familles locales sont venues s’associer aux prières et offrir un hommage bien mérité à la mémoire de celle qu’on appelait dans le village de Patay « la bonne Mme Gasnier ».
Après l’absoute, donnée par M le curé-doyen de Terminiers, le corps de la vénérable défunte est transporté au cimetière de Charsonville, pour y reposer en paix près de son mari et de l’un de ses enfants.
Ainsi il y a 100 ans disparaissait une de mes ancêtres ; Cécile Gasnier-Bouvier.
La vie ordinaire qu’elle a vécu, comme celle de milliers de valeureuses fermières beauceronnes, nous montre ce qu’il y a de beau et d’exemplaire dans une vie, même sans éclat, mais simplement vouée au service de la terre de Beauce. Une vie faite de l’accomplissement du devoir quotidien.
Les éléments de sa vie que j’ai décrit dans cet article sont véridiques. J’ai essayé, à l’aide de mes archives familiales, de recréer une partie du monde dans lequel Cécile Bouvier a vécu en espérant ne pas avoir trahi sa mémoire.
L’enfant
Cécile Arsène Bouvier était née le 22 décembre 1829 au hameau de Saintry sur la commune d’Epieds-en-Beauce, de François Bouvier (1796-1870) et de Marie Guérin (1793-1882).
Petite paysanne de 7 ans, Cécile découvre l’école. Chaque matin, avant l’heure de l’école, sa mère commençait son éducation professionnelle (la profession de Mme Guérin était couturière). Le début de l’enseignement à l’école de la couture est mentionné officiellement qu’à partir de 1836. Enseigner la couture à l’école c’était permettre aux petites filles du primaire d’avoir un métier qui leur permettrait de vivre si elles se retrouvaient seules. Savoir coudre, pour une fille, permettait également de faire de nombreuses économies quand le foyer n’était pas riche et permettait de faire durer les vêtements plus longtemps. En effet, à cette époque les beaux vêtements se passaient de génération en génération.
L’institutrice de l’école d’Epieds-en-Beauce va apprendre à Cécile à parler et écrire le français alors qu’elle devait parler le patois beauceron avec sa famille et ses camarades. Patois et expressions qu’elle conservera jusqu’à la fin de sa vie.
A la fin de sa scolarité, à 12 ans et comme beaucoup de ses petites camarades de même condition, Cécile devient aide-servante de ferme.
Très appliquée à sa tâche, elle conquiert à 15 ans la place de maitresse-servante, celle à laquelle revient l’honneur de cuire le pain pour toutes les personnes de la ferme. Et pour ça, elle se lève tous les matins à 3h. Contrairement aux charretiers qui couchent dans l’écurie, Cécile couche au logis ; probablement dans le fournil ou dans une petite chambrette.
Dans son village, à Epieds-en-Beauce, Cécile est reconnue comme une jeune fille vertueuse, très croyante et d’une conduite morale irréprochable. Sa modestie et sa piété font qu’elle a été « reine de la confrérie d’Epieds ».
Puis elle obtient le poste de maîtresse de ferme. La journée est longue : entre 16 et 18 heures de travail laborieux, six jours par semaine. Le dimanche après-midi est le seul jour de congé de la semaine accordé aux personnels de la ferme. Les moments de liberté sont rares ; aller à la grand-messe du dimanche ou au marché sont des moyens pour Cécile de rencontrer des amies, d’échanger des nouvelles et peut-être de rencontrer un amoureux.
Cécile et Pierre
Pierre Honoré Gasnier (1818-1892), est cultivateur au hameau de Villemain à Charsonville. Son père (Jean Pierre) est décédé en 1829 alors que Pierre n’avait que 11ans. Depuis ce décès sa mère gère seule l’exploitation pendant quelques années en attendant que Pierre, l’ainé, puisse travailler à la ferme pour remplacer son père, avec son frère Stanislas et sa sœur Eugénie.
C’est au décès de sa mère en 1854, que Pierre, âgé de 36 ans, décide de fonder une famille. Et le bonheur arriva. A 25 ans, Cécile qui habitait à Ouzouer-le-Marché rencontre Pierre, qu’elle épouse le 4 juillet 1855 à Charsonville.
Le couple exploite la petite ferme située dans le hameau de Villemain. Au début, en 1857, Pierre et Cécile n’étaient pas riches. Ils possédaient 3 vaches, un veau, un cochon et deux chevaux pour cultiver les terres de leur ferme.
Vers 1872 l’école de Charsonville possédait une belle bibliothèque de livres à emprunter par les adultes. Pierre avait lu en 1872, le livre d’agriculture « les 12 mois » et le roman Robinson Crusoé puis en janvier 1873 il lira le livre d’agriculture « les veillées de la ferme du Tourne Bride ou Entretiens sur l’agriculture » ainsi que « les oiseaux chanteurs ».
La mère
Le couple aura 5 fils ;
- Pierre Désiré Nizier (1856-1896)
- Justin Albert (1858-1879)
- Jean Alfred (1861-1917)
- Paul Félix (1864-1929)
- Henri Joseph (1867-1929)
Cinq garçons que le couple éleva dans la religion chrétienne, dans le goût du travail, dans l’amour du Bien et de la famille. C’est ainsi que Félix, à la fin de sa vie écrira : « Là-bas, au pays natal, nous étions 5 enfants. C’était à qui se lèverait le plus tôt, le premier jour de l’an, pour souhaiter « la bonne année » à nos parents ».
Cinq garçons qui jusqu’à l’âge de 12 ans fréquenteront la nouvelle école de Charsonville ouverte en 1852 et qui auront M Alluis comme instituteur.
A la veillée, chaque soir, Cécile lisait à ses enfants le livre intitulé ; « les vies des Saints pour toute l’année » de 1855 que je conserve précieusement dans ma bibliothèque.
Ses enfants
Nizier
A 20 ans, en 1876, Nizier est « Bon » pour le service militaire. Il part pour une période de 5 ans. Le registre militaire nous apprend qu’il mesurait 1,65m, visage ovale, yeux bleus et cheveux blonds. Instruction 2 (Lire et écrire).
Après ses « classes », il intègre l’Infanterie en décembre 1877, devient caporal en 78, sergent en 80 et termine son service militaire fin 1881.
A son retour du service il se marie le 15 février 1882 avec Marie Hubert. Le couple ne peut pas rester travailler dans la ferme de ses parents qui désormais est exploitée par Jean. Ils s’installent donc à Epieds-en-Beauce (Cerqueux) le 16 août 1882.
Justin Albert
Vers 12 ans il souhaite devenir prêtre. Il commence alors à recevoir les leçons du curé de Charsonville (M Cribier), et, un an après, il était présenté pour la classe de cinquième au Petit-Séminaire de La Chapelle. A 20 ans il est dispensé du service militaire car il est élève séminariste. Au mois d'octobre 1878, il entre au Grand-Séminaire. C'est là qu’il tombe malade. Il revient à Villemain pour ses derniers jours et il s'éteint en 1879.
Jean Alfred
Selon les registres de l’armée de 1881, Jean mesurait 1,71m, visage ovale, cheveux châtain clair, yeux bleus, nez long, instruction 1,2,3 (lire, écrire et compter). Il a été dispensé du service militaire car il avait déjà un frère (Nizier) au service. Jean se marie le 19 février 1889 avec Laure Chardon et le couple exploite la ferme de Villemain.
Paul Félix
Il devient prêtre en 1891, vicaire à Malsherbes, puis curé d’Izy, de Tivernon, de St Denis de l’Hôtel et enfin chanoine-honoraire de Patay.
Henri Joseph
Il fait construire vers 1892, une ferme près de la ferme de Meslon qu’il appellera « le Petit Meslon ». Le menuisier de Charsonville lui avait réalisé en 1892 deux palettes à beurre et une table avec des bancs. Il se marie en 1893 avec Aline Courtin.
La disparition de Pierre
Vers 1889, Pierre et Cécile habitaient une petite une maison à Villemain, non loin de leur ferme qu’ils avaient donnés en exploitation à leur fils Jean.
Ils avaient fait quelques travaux d’aménagement dans cette maison dans laquelle Félix revenait pour passer ses vacances quand il était élève au séminaire.
En 1889 le menuisier de Charsonville (Chardon-Raveau) fournit à Pierre et Cécile une trappe de cave en bois, refait la porte du poulailler et la porte pour le têt à cochon. Il construit une table avec tiroir, deux bancelles en chêne pour la table …et fournit une boite en bois à Félix pour y mettre ses livres.
Mais voici que Cécile subit la disparition de Pierre en 1892, emporté par la maladie. Sans se plaindre et avec une grande dignité elle affronte cette nouvelle épreuve. Ses 4 enfants héritent de la ferme. Cécile habite maintenant seule car Félix est devenu vicaire à Malsherbes.
La grand-mère
Cependant, le malheur continue à frapper cette femme déjà bien éprouvée par la disparition de Pierre et Albert. Ainsi, c’est Aline Courtin, la femme de son fils Henri qui décède en 1896 à la ferme du Petit Meslon et laisse deux jeunes enfants.
C’est alors, qu’à l’âge de 67 ans, Cécile, pendant 10 ans, reprendra le rôle de mère pour ses deux petits-enfants.
La « servante »
Puis vers l’âge de 77 ans, Félix demande à sa mère de venir habiter au presbytère de St Denis de l’Hôtel. Cette femme très chrétienne, devient donc la « servante » de son fils Félix et le suit dans les différents presbytères jusqu’à celui de Patay à partir de 1910.
Les habitants de Patay disaient d’elle qu’elle était d’une aimable bonhommie et d’un abord simple. Toujours accueillante au Presbytère, elle avait un langage parsemé d’heureuses expressions de son pays et sa mémoire était riche en souvenirs et anecdotes du vieux temps.
Cécile Bouvier récitait depuis son enfance et jusqu’à la veille de sa mort cette prière qu’elle tenait probablement de sa mère et qu’elle a apprise plus tard à ses 5 fils.
Source de lumière et de vie,
Mon Dieu, mon Seigneur et mon roi,
Source de la grâce infinie,
Dès le matin, exaucez-moi.
Pardonnez-moi, Dieu de clémence,
Tous les péchés que j’ai commis,
Inspirez-moi l’obéissance
De mon Rédempteur Jésus-Christ.
Enseignez-moi ce qu’il faut faire
Pour vous plaire pendant ce jour.
Que votre Saint-Esprit m’éclaire,
Et m’enflamme de votre amour.
Dieu de bonté, Dieu de clémence,
N’abandonnez pas votre enfant.
Faites que très souvent je pense
A l’Enfer et au Jugement.
Qu’en travaillant, il me souvienne
Que je suis toujours sous vos yeux,
Afin que toujours je m’abstienne
De tout ce qui vous est odieux.
Ne souffrez pas que l’indigence
Me jette dans le désespoir,
Ni qu’une trop grande abondance
Me fasse oublier mon devoir
Chassez loin de moi toute envie,
Que je sois content de mon sort
Que je mène une sainte vie,
Pour me préparer à la mort.

Sources :
Archives personnelles
Archives départementales du Loiret
Le Loiret Généalogique
Les écoliers et leurs maîtres en France d’autrefois – collection Vie d’Autrefois - 2011
Article rédigé par Patrick Thauvin-Gasnier









