La tombe du prussien
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Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert ou la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort.
Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce le chaudement : il a froid
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
Arthur Rimbaud
Une fois passée la grande porte en fer du cimetière de Charsonville, vous emprunterez l’allée de droite qui longe le mur d’enceinte en pierre du cimetière et à votre gauche vous apercevrez la tombe qu’on nomme ici «la tombe du prussien » (voir figure 1 ci-dessous). Cet emplacement abrite depuis 1899 la sépulture du Comte Von Seckendorff.
Par cet article, j’ai voulu sortir de l’anonymat ce jeune homme, étranger, mort durant la guerre de 1870 et qui repose en paix depuis plus de 150 ans loin de sa famille.

Ses origines
Ce jeune homme : Wolf Reinhard Von Seckendorff naquit le 29 juillet 1848 en Prusse.
Son père, le comte Theodor Franz Christian Von Seckendorff-Gutend était un diplomate prussien. Il s’était marié le 21 avril 1839 avec la comtesse Hélène Auguste Sophie Von Fernelmont.
Le couple eut 5 fils et une fille :
- Kurt Bernhard (1840-1895)
- Gôtz Burkhard (1842-1910)
- Gertrude Magdalene (1846)
- Wolf Reinhard (29 juillet 1848 _ décembre 1870)
- Hans Gotthard (1849)
- Max Gebhard (1852-1911)
De sa jeunesse on ne connaît rien sinon qu’à l’âge de 22 ans il participa à la guerre de 1870 comme sous lieutenant dans la 8ème compagnie du 94ème régiment d’infanterie « grand duc de Saxe » (5ème régiment d’infanterie Thuringeois) qui était une unité de l’armée prussienne fondée en 1867.
Chronologie de la guerre de 1870
Le 19 juillet 1870, la France déclare la guerre à la Prusse. Après la capitulation de Sedan, Napoléon III est fait prisonnier et le 4 septembre la IIIème République est proclamée. Le 19 septembre débute le siège de Paris et du 2 au 4 décembre l’Armée de La Loire est battue. L’année 1871 verra la proclamation le 18 janvier de l’Empire Allemand et le 28 janvier, la capitulation de Paris et la signature de l’Armistice à Versailles. La Prusse imposa le désastreux traité de Francfort le 10 mai 1871 qui, outre une indemnité de 5 milliards de francs, nous fit perdre l’Alsace-Lorraine. Il s’y ajoutait les dépenses pour les dégâts subis par la France, soit un coût total de l’ordre de 10MdF (par exemple la commune de Charsonville obtint presque 245000 francs de dédommagements demandés par ses habitants).
Chronologie de la guerre durant les mois de novembre et décembre 1870
Novembre 1870 :
9 ; Bataille de Coulmiers, évacuation d’Orléans par les troupes de Von der Tann
10 ; Reprise d’Orléans par les troupes françaises
14 ; Engagement à Viabon
24 ; Combat de Chilleurs…
26 ; Combat de Lorcy
28 ; Bataille de Beaune-la-Rolande
29 ; Combat de Varize, Engagements à Villamblain et Tournoisis
Décembre 1870
1 ; Combat de Villepion
2 ; Escarmouches à Bazoches-les-Gallerandes. Bataille de Loigny, Lumeau, Poupry
3 ; Combat d’Artenay, Chevilly…
4 ; Combat de Patay, Bricy…Evacuation d’Orléans et réoccupation par les Allemands jusqu’au 16 mars 1871
6 ; Occupation de Meung-sur-Loire
Du 7 au 10 ; Batailles dans la région de Beaugency
Bataille de Poupry
Durant la bataille de Poupry, le 94ème régiment d’infanterie de Von Seckendorff appartenait à la 22ème division d’infanterie prussienne du 11ème corps d’armée.
Voici ci-après une partie du récit de la bataille de Poupry relatée par Amédée Le Faure dans son livre intitulé « Histoire de la guerre Franco-Allemande 1870-1871 - Tome 2 » édition 1875.
...« Tandis que se livrait devant Loigny cette rude bataille, le combat était engagé plus à l'est, dans la direction de Poupry. Partie de Gidy, la division Peytavin du 15ème corps se dirigeait vers Santilly; la lère brigade était vers midi à la droite de la route de Paris; la 2ème, entre Artenay et Poupry, le 27ème de marche en tête, lorsqu'aux environs de Poupry, une violente fusillade se fait entendre, nos troupes sont assaillies de tous côtés par les Allemands qui, après avoir repoussé la division Maurandy du 16ème corps, s'étaient tournés contre le 15ème corps, dont la marche pouvait les prendre entre deux feux. Sur l'ordre du général Martinez, le 27ème de marche se déploie en tirailleurs, et aborde résolument le village; trois fois, les Français parviennent jusqu'aux maisons, trois fois ils sont ramenés: 30 officiers et les 3 chefs de bataillon restent à terre, et le 27ème de marche décimé est contraint de battre en retraite.
L'ennemi veut profiter de son succès, et se dispose à marcher sur Artenay; il place ses batteries à Milhouard et à Mameraut, mais le général de Paladines arrive vers midi à Artenay, donne l'ordre à la réserve d'artillerie, commandée par le colonel Chappe, de se porter en avant avec deux batteries de 8, une batterie à cheval et des mitrailleuses qui ouvrent aussitôt le feu contre les Prussiens de la 22ème division, soutenus par quelques détachements de la 17ème. En même temps, le commandant en chef de l'armée de la Loire prescrit à la 2ème division du 15ème corps qui se trouve à Ruan d'accourir en toute hâte au canon.
En attendant l'arrivée de ce renfort, les soldats de la 3ème division se rallient autour du château d'Auvilliers; tandis qu'un régiment de mobiles, appelé d'Artenay, prend position près d'Autroche. Sous l'action puissante de notre artillerie, les Prussiens, qui préparent une attaque sur Artenay, se retirent sur Poupry, où bientôt le 69ème régiment de mobiles et le 34ème de ligne viennent les assaillir. Le feu des batteries ennemies, placées à la gauche de Poupry, est éteint vers trois heures, et une colonne de cavalerie qui cherche à tourner notre flanc droit est repoussée en désordre. Les pertes éprouvées par les régiments allemands placés en première ligne sont telles, que sur l'ordre de leur commandant, le général Von Wittich, les deux compagnies de pionniers du 11ème corps adjoints à la 22ème division, après avoir couvert le flanc gauche du 94ème régiment prussien, vont relever le bataillon de fusiliers du 83ème qui forme soutien d'une batterie d'artillerie en position au sud de Poupry.
Bientôt, les premières maisons du village sont emportées d'assaut, et un retour offensif de la division du général Von Wittich ne parvient pas à rétablir le combat. La nuit termine la lutte, et les Prussiens eux-mêmes ont avoué qu'ils avaient dû leur salut à la nuit qui tomba rapidement, au moment même où les troupes de la 2ème division arrivaient vers d'Ambron. »...
Il a été écrit dans la Gazette de Silésie (le Schlesische Zeitung était un journal prussien) que « les régiments de la 22ème division essuyèrent des pertes colossales» et, dans un rapport, le duc de Saxe-Meiningen estima à 5 000 environ le nombre des Allemands tués ou blessés dans la journée du 2 décembre ».
Translation de la tombe de Von Seckendorff
Selon les écrits du curé Mercier le comte de Senckendorff décéda quelques jours après son arrivée à Charsonville. Le corps du sous-lieutenant fut inhumé très simplement en décembre de l’année 1870 dans l’ancien cimetière de Charsonville qui était situé, sur la place actuelle, au sud de l’église.
Après la guerre, l’emplacement de sa sépulture, dans le cimetière, fut acheté par l’Ambassade d’Allemagne le 26 janvier 1874 et à la tête du monument funéraire il fut plantée une croix en granit portant cette inscription en rouge (voir figure 2 ci-dessous) :

« Wolf Graf Von Seckendorff »
« Geb 29 July 1848 »
« + Artenay 2 December 1870 ».
Plus tard, vers la fin du 19ème siècle, la commune créa le cimetière actuel (hors du bourg). Beaucoup d’anciennes tombes, de l’ancien cimetière, furent translatées vers le nouveau cimetière. Parmi elles, et comme le curé de l’époque (M Mercier) nous le signale dans son registre paroissial, la sépulture du Comte Von Seckendorff fut transférée le mardi 10 octobre 1899 en présence de plusieurs habitants du village, parmi lesquels les employés d’église (Charles Perdreau, Dupuis, Georges Dupuis). Avant cette translation, un service religieux « bien que l’on ne sache pas à quelle religion appartenait le personnage défunt » avait été célébré dans l’église de Charsonville.
La commune a, le même jour, transporté et rétabli le monument et la croix de granit actuelle.
La commune de Charsonville a également accordé pour cette sépulture une concession perpétuelle de terrain équivalente à celle qui a été achetée par l’Ambassade d’Allemagne le 26 janvier 1874.
Les questions !
Le SESMA (Service pour l’Entretien des Sépultures Militaires Allemandes) nous confirme que le comte de Seckendorff trouva la mort le 2 décembre 1870 lors des combats près de Poupry (Eure et Loir) alors que le curé de Charsonville a écrit, dans son registre paroissial en 1899, que le Comte de Seckendorff a été blessé à Artenay le 2 décembre 1870, et qu’il est mort quelques jours après dans la paroisse de Charsonville et qu’il fut inhumé dans l’ancien cimetière de celle-ci.
De ces deux versions je pencherai pour la version du curé de Charsonville, car pourquoi, après son décès à Poupry, aurait-il été enterré à Charsonville, situé à 30km du champ de bataille ?
Cependant, même dans cette version, il reste encore au moins les questions suivantes ;
- Le comte de Seckendorff, blessé à Poupry, a-t-il été transféré à Charsonville pour être soigné ? (ambulance de la Croix Rouge ?)
- Ou faisait-il parti d’un convoi régulier de prisonniers prussiens dirigé sur Tours comme l’indique le journal du Loiret de fin Novembre et blessé trop gravement a-t-il été laissé à Charsonville ?
- De quelle blessure est-il mort ? (blessure par obus ou par balle tirée avec le fusil français « Chassepot » qui provoquait des plaies de grandes dimensions).
- Pourquoi avoir noté sur sa croix le lieu d’Artenay et la date du 2 décembre pour son décès ?










