Le « denier de Dieu », ou la « Louée » en pays Loire-Beauce
Il a dans les treize ans ; chez eux,
On est malheureux !
Il a mis un brin de bruyère
A sa boutonnière
Et tristement s’en est allé
Au pays du blé,
A la Louée où quelque maître
Le prendra peut être ?...
Petit porcher
Ho !...
T’es embauché !...
Le maître charretier t’attend, pauvre petiot !
Ho !...
Texte de Gaston Couté (Petit porcher).
La « Louée » est peu connue dans le pays « Loire-Beauce » car cet ancien contrat d’embauche du personnel pour travailler à la ferme n’a laissé aucune trace écrite, ni chez les notaires, ni chez les « patrons cultivateurs ».
La « Louée » était cependant une très ancienne pratique en France qui remontait avant la Révolution, puisque le dictionnaire de l’académie française de 1694, en donnait déjà la définition suivante : se dit aussi des personnes qui servent, ou qui travaillent à prix d’argent. « Dans les Provinces, les valets, les servantes se louent ordinairement à la Saint Jean ».
Dans les villages, autrefois, les exploitants agricoles, recouraient chaque année à une main d’œuvre salariée. Ces domestiques (charretiers, vachers, bergers, servantes…) se louaient une ou deux fois par an, pour la saison d’été ou la saison d’hiver. Le Maître les payait pour un prix négocié au moment de la « Louée » et parfois, avec en complément, les repas, le logement et la fourniture d’habillement pour les servantes (voir à la fin de ce document le texte de Gaston Couté « La Julie jolie »).
Pour mémoire, chaque année, début octobre, la commune de Coullons (45) organise sa fête foraine de la Louée.
Journalier et domestique
Cette embauche permettait aux personnes, lors des foires annuelles qui se déroulaient dans les gros villages, de proposer leur service à de nouveaux maîtres, et ce, pour une durée d’une année, pour devenir « domestique », c'est-à-dire salarié permanent. Contrairement au « journalier » ou au « saisonnier » qui étaient des travailleurs occasionnels mais acharnés, qui acceptaient souvent des conditions de vie les plus difficiles pour gagner le plus possible, aiguillonnés par le salaire à la tâche.
En Loire-Beauce, à partir du 19ème siècle et jusqu’au milieu du 20ème siècle, dans la plupart des registres de recensement de la population des communes, on faisait la distinction, pour les emplois des habitants, entre « journalier ou journalière» et « domestique de ferme ».
Ainsi à Charsonville on apprend les faits suivants :
- En 1911, il y avait encore de nombreux « chef de famille » qui étaient « journalier » et que les « domestiques de ferme » exerçaient la profession de berger, charretier, vacher…
- En 1946, il y avait encore 10 journaliers ou journalières à Charsonville et 50 ouvriers agricoles (le terme « domestique de ferme » avait disparu) pour une commune d’environ 700 habitants. Combien sont-ils aujourd’hui ?
La Louée
Dans la première moitié du 20ème siècle, en Loire-Beauce, il semble qu’il y avait deux « Louées » dans l’année. L’engagement des domestiques de ferme se faisait de la Saint Jean à Toussaint pour 4 mois et de Toussaint à la Saint Jean pour 8 mois.
Par exemple, à la ferme de Séronville (commune de Prénouvellon), il fallait terminer les foins pour la fête de la Saint Jean, le 24 juin, qui était la date de la « Louée ». Le contrat des huit mois se terminait là. Le 24 juin, c’était la paye de tout le personnel.
Les patrons et les ouvriers (charretiers, vachers, bergers, bonnes, marmitons, hommes de cour, gars de batterie…) se retrouvaient donc pour la « Louée » à la fête de Saint Jean, l’après midi, sur la place d’Ouzouer-Le-Marché et le lendemain à Binas.
Quand patrons et ouvriers s’accordaient sur le prix et les conditions de travail, ils allaient boire un verre et le patron donnait la pièce à l’ouvrier pour sceller le contrat. Rien d’écrit, tout en paroles. Mais si, dans le moment qui suivait, l’ouvrier avait trouvé un patron qui lui offrait plus cher ou qui était plus près de son domicile, il avait la possibilité de venir rendre la pièce de monnaie et le contrat était rompu.
On apprend dans le livre de Jean-Marc Moriceau « La mémoire des paysans » qu’en limite de la région Loire-Beauce, dans la région de Vendôme, en 1750, la « Louée » se pratiquait le 24 juin et que le patron donnait, comme à Ouzouer-le-Marché, selon l’emploi, un ou deux écus ou 12 sols, qui représentait « le denier de Dieu » pour sceller l’embauche des domestiques.
Déjà au 15ème siècle, l’expression « denier à Dieu » ou « denier de Dieu » désignait la pièce d’argent que le maître allait donner au domestique pour confirmer leur entente verbale. Usage symbolique du denier au service du divin, le denier était devenu, depuis le christianisme, une monnaie biblique. Le « denier de Dieu » était une sorte d’acompte ou d’arrhe. Cette coutume semble s’être perpétuée jusqu’au milieu du 20ème siècle à l’occasion de la Louée.
Le salaire
Dès la fin du 19ème siècle, en Loire-Beauce, le nombre de journaliers et de domestiques avait diminué. Cette diminution était due à la mécanisation agricole et à l’exode rural, car les jeunes gens de nos villages partaient en ville et ne souhaitaient plus habiter dans leur village pour se louer et travailler dans les fermes. En effet, les conditions de travail (durée de la journée de travail, salaire…) avaient faits de l’industrie un secteur attractif pour les travailleurs agricoles.
Face à l’exode de la main d’œuvre des campagnes vers les villes et en position de force, les domestiques des fermes revendiquaient une augmentation de salaire et se louaient à un prix de plus en plus important. C’est ainsi qu’à la ferme de Séronville, quand le patron de la ferme déléguait parfois ses pouvoirs à son fils, pour louer du personnel, et lui donnait le prix maximum qu’il ne devait pas dépasser, celui-ci, plusieurs fois, avait été, dans les années 1940, obligé de faire des « arrangements » quand l’ouvrier ne voulait pas accepter le prix maximum fixé par son père.
Egalement, par exemple, à Rennes, en 1917, les domestiques demandaient 500F pour trois mois, presque 2000F en 1925 et 2500F en 1929.
A la ferme de Séronville, le salaire des huit mois à partir de la Toussaint, était égal à celui des quatre mois (à partir de la saint Jean), car le travail et les heures des quatre mois étaient plus importants. En effet, la Saint Jean, représentait le début des plus durs travaux dans les champs (moissons, battages…) et la Toussaint celui des travaux de labours des champs, semailles…
Les domestiques ne sont payés qu'à la fin de chaque terme. Cependant, dans le courant du terme, on peut donner des acomptes à ceux qui en désirent.
De même que dans la région d’Etampes, on disait les 4 pour les 8, en ce sens que le salaire des uns était égal à celui des autres. Patrons et domestiques en place essayaient de s’entendre pour continuer le contrat en cours au moins 8 jours avant le terme. Ils y arrivaient souvent mais, dans le cas contraire, le domestique se rendait à une des louées pour trouver un nouvel emploi. Le patron s’y rendait aussi pour trouver un nouveau domestique.
Autre exemple à la ferme de Godonville, située à proximité de la ferme de Séronville (41), vers 1930, les salaires étaient assez élevés, et il fallait nourrir tout le personnel.
Le berger gagnait 8000 francs par an, et recevait en outre des primes de 0,20francs par brebis vendue et par agneau élevé, au moment de la tonte.
Le vacher recevait à peu près la même somme. Si son travail demandait moins de soins et de surveillance que celui du berger, il faut dire qu'il était peut être encore plus absorbant, et aussi plus dur pendant l'hiver.
À la louée de la Saint-Jean à Ouzouer-le-Marché vers 1930, les charretiers avaient demandé les prix suivants pour les quatre mois : Maître charretier ; 3500 francs, 2e charretier ; 3200 francs, 3e charretier ; 2800 francs.
Pour les huit mois, ils demandaient à peu près le même prix, de sorte que le maître charretier pouvait gagner 7.000 francs par an, et pour les autres, cela pouvait varier de 6.000 à. 5.000 francs.
Les hommes de bras gagnaient un salaire très variable, selon leurs capacités. Un bon homme de bras pouvait gagner presque autant que le maître charretier.
Outre les ouvriers ordinaires de la ferme, la ferme employait aussi parfois quelques journaliers, principalement en été pour les gros travaux de la fenaison et de la moisson. En hiver, on les payait 16 francs par jour, 22 francs pour la fenaison, et 35 francs pour la moisson, plus la nourriture naturellement.
Épandage du fumier à l'hectare ou au tas : 40 francs de l'hectare, ou 20 francs les cent tas (pour les betteraves).
Binage et démariage des betteraves, fait par un belge : 280 francs l'hectare, logé, nourri. Il pouvait biner un hectare de betteraves en trois jours. Même temps et même prix pour l'arrachage et le chargement.
Les horaires de travail
L'horaire du travail était assurément variable avec les saisons, et on peut dire, d'une manière générale, qu'il suivait le lever et le coucher du soleil.
A midi, il y avait une heure et demie de repos, sauf en été où il y avait deux heures.
Les repas étaient annoncés à la cloche. Ils étaient au nombre de trois, sauf en été où il y en avait quatre, si l'on comptait le goûter de quatre heures.
Le matin, avant le commencement du travail, les hommes avaient une soupe chaude, et le reste du repas, froid, consistait généralement en porc et fromage.
Les autres repas avaient lieu à 11h30, et le soir, au retour des champs, après le coucher du soleil. Les ouvriers mangeaient beaucoup de porc. Comme légumes, ils mangeaient à peu près de tout.
Comme boisson, ils avaient 1/3 de litre de vin rouge à chaque repas, mais ils étaient libres d'en prendre plus en le payant (2,50 francs le litre).
Enfin, notons qu'ils faisaient maigre tous les vendredis, et aussi les mercredis de quatre-temps et de carême. Cela ne plaisait pas à tout le monde, pourtant les menus maigres étaient assez bien choisis, avec des oeufs et du poisson.
Quelques exemples hors de Loire-Beauce :
La Louée de la Saint Pierre à Rennes : l’affaire sera concrétisée définitivement devant la bolée de cidre réglementaire. Il n’y avait pas de contrat écrit, seule la parole comptait, et le fermier versait des arrhes. C’était le « denier de Dieu », qui autrefois était une pièce d’argent versée pour sceller une entente préalable.
Les tarifs demandés ou proposés fluctaient évidement en fonction de l’offre et de la demande, mais aussi de la situation économique du moment. En 1900 « les domestiques recevaient des gages de plus en plus élevés parce qu’ils trouvaient des placements avec une grande facilité. Les agences de Beauce et de Normandie venaient les chercher à Rennes et les filles des fermes étaient expédiées directement sur la région parisienne où elles étaient généralement recherchées pour leur honnêteté et leur bonne conduite ».
A Rennes, la « Louée » retrouvera quelque vigueur après le conflit de 1939-1945. Mais, une autre édition, peut être la dernière, aura lieu en 1961…..
La Louée de la saint Jean à Issoudun : les personnes cherchant à se louer arboraient une feuille de papier à cigarette à la boutonnière. Une fois d’accord avec le nouveau patron, la feuille était retirée et le patron donnait du tabac pour la rouler.
Deux fois par an, lors des fêtes de la saint Nicolas et de la Saint Jean, Blois vibrait au rythme de la « Louée » des domestiques.
A Creully sur Seulles, en Normandie, les « Loueries » avaient lieu surtout les 24 juin ou le 17 juillet, à la Saint Jean ou à la Saint-Clair. Les conditions ayant été arrêtées, le fermier et le domestique se frappaient dans les mains et cet engagement verbal était respecté. Tout ayant été ainsi arrêté, le maître avait encore à donner et de suite, le « vin » qui s’élevait à 5F pour les débutants et à une pistole pour les domestiques adultes.
A la Louée de la Saint Jean
Un fermier qui s’râtlait des rentes
Dans l’champ d’misér’ des pauvres
Gens
Alla s’enquéri’ d’eun’ servante
Après avoir hoché longtemps
Pour quatr’ pair’s de sabiots par an
Avec la croûte et pis le log’ment
Il fit embauch’ de la Julie…
La Julie était si jolie !
…
Gaston Couté (La Julie Jolie)
Sources :
- « Mes souvenirs » Etienne Gaullier (1921-2007), (Imprimerie COPIE 45 – Dépôt légal 3ème trimestre 2000)
- Carnet de notes d’un stagiaire, vers 1930 à la ferme de Godonville, propriété de Monsieur Gaullier, notaire honoraire, habitant Orléans et exploité par Monsieur Paul Perdereau.
- Le livre de Jean-Marc Moriceau « La mémoire des paysans » chez Tallandier
- Le folklore Etampois commun à la Beauce au Gâtinais et au Hurepoix (Armand Caillet)
- Archives départementales du Loiret









