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Quarante ans après - L’exode à Charsonville et aux environs

Auteur : Patrick  Créé le : 10/02/2025 15:58
Modifié le : 11/02/2025 11:17
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Vers la fin d'année dernière, mon ami, Gilles Champdavoine (membre LBE) m'a transmis un livret qui concerne le récit de l'exode de 1940 à Charsonville et aux environs. Le voici dans son intégralité, tel qu'il fut écrit et édité, vers 1980, par le club des "cheveux d'Argent" de Charsonville. Bonne lecture !

 

 

Chers lecteurs,

Nous sommes à l’âge ou l’on se souvient surtout du passé. De ce passé déjà lointain, mais qui nous a marqués profondément ; l’exode de 1940 est un des souvenirs que nous avons évoqué longtemps. Aussi, nous avons pensé le faire revivre pour vous, surtout pour les jeunes qui n’ont pas connu ces jours de malheur. Que les leçons de cette triste période vous fassent davantage apprécier le bonheur que vous avez de vivre en ce temps ci.

Nous remercions toutes les personnes qui ont bien voulu nous communiquer les détails que leur mémoire a conservé et qui nous ont permis de remplir ces pages que vous lirez, nous l’espérons, avec attention.

 

Avant Propos

Mai 1940. Depuis presque 9 mois la France est en guerre. Drôle de guerre ! Après le départ massif des hommes en septembre 1939, faisant suite à l’invasion de la Pologne, le pays ayant garni ses frontières de l’Est et « bien à l’abri derrière la ligne Maginot » s’installe dans cette tranquillité trompeuse, tandis que l’Allemagne s’apprête à frapper le grand coup. Avec avril, c’est l’invasion du Danemark, de la Norvège, tout de suite, nous leur prêtons secours. Puis, le 10 mai, la Hollande, la Belgique voient à leur tour arriver les colonnes blindées, alors que notre front du Nord est si vulnérable. C’est ensuite le passage des tanks ennemis par la trouée de Sedan, creusant une poche entre nos armées, c’est la tragédie de Dunkerque, notre front enfoncé de toutes parts, malgré l’héroïsme de nos troupes. Désorganisées, elles battent bientôt partout en retraite. Harcelés par les avions, nos soldats ne sont pas seuls sur les routes. Peu à peu, déferlant de Belgique, des plaines de Flandre, de la Somme à Verdun, puis de Paris et de sa banlieue, une foule immense de réfugiés entrave la défense et la bonne marche des troupes, bombardés par les avions, souffrant de la fatigue, ayant faim. C’est ainsi que débuta le lamentable exode de 1940, auquel notre petit village prit part, ainsi que toute la Beauce.  

 

Passage des réfugiés

Depuis fin mai, venant de Belgique, du Nord, des Ardennes, passent des automobiles chargées de gens et de paquets. Parmi beaucoup d’autres qui filent vers la Bretagne (bastion inexpugnable) le 28 mai, des réfugiés de Chauny, Tergnier (Aisne), s’arrêtent dans le bourg. Dans une C4 avec une bétaillère en remorque. Ils s’entassent à 11 plus un bébé de deux mois. Une maison hospitalière les accueille pour la nuit. Ils sont épuisés, affamés et n’ont qu’une idée : aller plus loin. C’est qu’ils sont restés en zone occupée à l’autre guerre et se souviennent des sévices qu’ils ont subis. La maman du bébé qui emmène cet équipage, une solide bouchère, a mis des heures pour venir de Paris. Le lendemain, ils reprennent la direction du Mans. Echoués dans la Mayenne, ils ramèneront deux mois plus tard, l’enfant dans un cercueil, il était mort des privations du voyage.

Deux jours après commencent à passer de grands chariots à quatre roues, attelés de 6-8 chevaux, solides boulonnais ou ardennais. Nous les regardons avec curiosité. Ils sont équipés comme l’étaient ceux des pionniers de l’ouest américain au siècle dernier d’épaisses toiles de lieuse formant un abri pour le soleil et la pluie, fixées sur des cerceaux.

Des familles entières y ont vécu pendant deux mois. Ils ont emporté ce qu’ils avaient de plus précieux et s’en vont par village ou plusieurs fermes à la fois. Un de leurs arrêts, pour quelques uns, eut lieu dans la ferme de M Fougereux, au bourg de Charsonville. Il faut dire à l’honneur de la population que beaucoup de monde alla leur porter ravitaillement et ce dont ils avaient besoin. Cependant, ceux là aussi ont hâte de repartir. Plus loin, toujours plus loin, fuyons semblent ils dire, et harassés, la figure défaite, les yeux éteints, jeunes et vieux qui passent, paraissent porter en eux le destin de la France.

Pourtant ici, tout le monde espère encore. Le 7 juin, à Montmartre, le gouvernement, tous les grands généraux, sont allés implorer le Chef Suprême qui tient en ses mains divines nos pauvres espoirs humains. La Seine et ses ponts, Paris et ses défenseurs, n’arrêteront ils pas ces fameuses colonnes motorisées qui sont la terreur des campagnes ?   

Mais la menace se précise de plus en plus. Paris est déclarée ville ouverte, les soldats de sa garnison font route vers le sud, la seine est franchie par les Allemands à Rouen et à Mantes. Ces nouvelles brèves que nous apporte la radio, en nous affirmant que rien n’est perdu et que les chefs ont encore les armées bien en main, nous avons maintenant peine à le croire. Car en horde compacte les Parisiens fuient. Comme le raconte une retraitée de notre commune qui travaillait alors en usine aux environs de Paris. Son mari mobilisé, son usine bombardée, elle prit peur et partit en vélo avec son fils et cinq autres familles, car il n’était plus question de rester avec les alertes continuelles. Et les trains étaient peu sûrs, mitraillés, irréguliers et bondés. Ils firent ainsi plus de 200 km avec des aventures de toutes sortes et arrivèrent dans un petit village de Touraine ou ils furent bien accueillis.

Mais dérision ! Les Allemands arrivaient comme eux. Avoir supporté les fatigues et les dangers d’un si long chemin pour un tel résultat ! Enfin, ils étaient vivants et en sûreté avec leurs parents. Combien n’ont pu dire la même chose !

Pour nous, quand nous voyons passer les Parisiens, nos voisins proches, nous commençons à être effrayés. Dans le bourg, chaque nuit, des hommes requis montent la garde et les entrées du pays sont fermées par des chaînes. Mais que peuvent ces quelques « territoriaux » avec un fusil de chasse pour arrêter ces espions qui circulent sous le couvert d’officiers français ou autres ? Les gens peu à peu se préparent à partir. On fait les paquets, remplit les grands sacs à grain avec tout ce qu’on veut emporter. Et le seul maréchal du pays, l’autre étant mobilisé, ferre les chevaux à neuf pour effectuer un trajet assez long. Pendant 4 jours, du matin au soir, les paysans assiégent la forge ; ensuite, une partie de la nuit l’artisan la passe à confectionner une remorque de fortune ou il pourra entasser ce qu’il veut emporter. Son break sera à peine suffisant pour contenir sa mère et sa nombreuse famille. La semaine du 9 au 16 juin se passe dans l’angoisse. Tout en faisant les paquets, on plaisante encore, disant dans 8 jours, nous remettrons tout en place. Bien que plus lentement, les colonnes motorisées ennemies progressent toujours. Le vendredi soir flotte déjà dans l’air un murmure de départ qu’accentuent les mauvaises nouvelles colportées par des réfugiés de passage. C’est donc bien vrai qu’il va falloir tout quitter, laisser la maison aimée qui abrita les jours heureux, abandonner tous les objets familiers, amis fidèles des bons et mauvais jours. Les cœurs sont lourds, on n’ose plus se communiquer ses pensées. Nous avions dit, comptant sur je ne sais quel miracle : si nous ne partons pas samedi, nous ne partirons pas, mais…

 

 

15 juin 1940

Le départ

C’est une belle nuit d’été qui s’achève au matin du 15 juin. Les hommes du pays non mobilisables ont pris la garde chaque nuit. Au bureau de poste, ouvert en permanence, un appel a retenti vers minuit. Depuis septembre 1939, deux écoles parisiennes de quartiers populaires se sont réfugiées à Charsonville. La classe se fait dans la salle des fêtes récemment construite et les fillettes ainsi que leurs maîtresses logent dans un pavillon situé près de la place. Et ce coup de téléphone leur ordonne de partir tout de suite à pied vers Orléans en emportant le minimum de bagages. On ne les a jamais revues et leurs affaires furent pillées pendant la débâcle. Deux ou trois coups de fil suivirent, non identifiés, intimant une évacuation à bref délai de la population, transmis tout de suite par les gardes chez le boulanger qui cuit du pain sans arrêt et dans quelques maisons du bourg. En un clin d’œil, tout le monde est debout. Cependant, jusqu’au lever du soleil il n’y a pas encore de branle bas de départ. Mais le jour se lève tôt en juin. Dès l’aube, la boulangerie est pleine de monde et les derniers hommes de garde disent à ceux qui n’ont pas encore ouvert les volets : il faut partir, dépêchez vous ! Les yeux tout endormis, on ne réalise pas tout de suite. Bien sur, hier on affirmait qu’il faudrait s’en aller, mais s’arracher brutalement au sommeil pur entasser ses pauvres biens, qui dans sa charrette, sa voiture ou même sur les vélos, c’est une angoisse qui vous remue tout l’être. Les uns, comme a famille Macé, sont partis dès le soleil levé. Le père, un vétéran de la guerre de 14-18 qui avait ses deux gars aux armées, attela son vieux cheval à la « maringotte » lourdement chargée (il fallait prévoir de l’avoine pour un long parcours). La mort dans l’âme, laissant ses bêtes à l’abandon, il suivit un convoi de réfugiés qui passaient, se dirigeant vers Baule et Beaugency.

Mais beaucoup de familles se réunirent pour partir ensemble. Et ce n’est que vers 6 heures du matin que le bourg commença à se dépeupler. Pour la famille Dupuis, le chargement de la voiture, un break C4, fut toute une affaire. Les 7 enfants se chargeant d’emporter tous leurs petits trésors, alors que leur père veut tout au moins loger dans cette voiture et sa remorque le minimum d’objets indispensables, vêtements et ravitaillement. Comment concilier tout cela ?  Avec la grand-mère, il y a 10 personnes à transporter, donc peu de place dans l’auto. Et dans la remorque de fortune, construite ces dernières nuits, il faut faire un tri sévère pour qu’on puisse démarrer. Pendant qu’ils s’apprêtent, passent les voisins qui prennent la route de Chandry : les familles Bourgoin, Perdereau, veuve Chartier, Carrougeaux, Jubault, demoiselles Dupuis et d’autres encore. Les voitures sont chargées le plus possible et les gens se casent ou ils peuvent. Il y a le grain pour les chevaux, des ustensiles les plus divers, linge, couvertures, vêtements dans des sacs ou des toiles et sur le toit, pour préserver de la pluie ou du soleil, des bâches, toiles cirées, descentes de lit. Peu de circulation sur cette petite route qui, à travers les champs par Chandry, Bizy, Villermain, rejoint soit le pont de Beaugency ou le pont de Muides par la forêt de Marchenoir.

Sur cette même route, le jeudi précédent, les gens ont encore souri en voyant passer un fermier de Champs (Saint Sigismond), M PINSARD. Il avait une voiture gerbière, derrière en remorque son auto et la suivant, attachée une vache. Il n’allait pas bien vite. M Dupuis le connaissait et en l’invitant à prendre un verre le taquina. Il n’était pas si bête que cela, puisqu’il put franchir la Loire avant les grands départs des communes environnantes. Ayant 6 ou 7 enfants, il n’eut pas besoin de chercher le lait nécessaire et qui fit parfois bien défaut. Il est revenu sans accroc avec sa famille, mais sans doute dut-il ramener sa bête un peu plus tard.

Pour la famille Dupuis comme pour la plupart de celles du pays, il fallait avant de partir lâcher les bêtes. Pour les poules, pas de problème, de l’eau dans un grand baquet en suffisance et un tas de grain à l’abri. Les lapins, eux, s’égayèrent dans les jardins ou, sous le soleil de juin, salades, petits pois et autres verdures leur assuraient la subsistance. Mais ce fut avec un serrement de cœur qu’on laissa ceux encore au nid et ceux qui étaient bons à être sacrifiés. Les toits à porcs et les étables ouverts, vaches et cochons se retrouvèrent dans la plaine. Comme les blés, orges et avoines étaient hauts, les foins pas tous rentrés et le regain bien poussé, ils ne s’en allèrent pas trop loin, la nourriture abondante et proche leur suffisant. Dans les petites cultures que ces élevages faisaient vivre, c’était bien triste de laisser à l’abandon ces compagnons de tous les jours, doublement chers, et on leur assura de l’eau autant qu’un pouvait avant de partir.

Cependant, sur la route du Mans, sans arrêt, passent des équipages. Les fermes d’Epieds se sont séparées, suivies par les petites charrettes. Les uns allant vers Huisseau, ou même rejoignant Baccon par Fourneaux, pour aller vers le pont de Meung, d’autres voulant passer à Beaugency.

Pour le hameau de Villorceau, de même, mais à partir du bourg de Charsonville, c’est vers le pont de Beaugency, puis quand l’attente sera trop longue vers celui de Muides qu’attelages, vélos, autos se dirigèrent. Bien peu passeront la Loire à Blois.

6 heures du matin. La famille Dupuis quitte la maison, volets clos, mais portes ouvertes. Petit drame au départ. Une bonbonne de vin trop pleine éclate en la bouchant ! On s’en passera. Les pigeons dans leur cage ont été amarrés derrière l’auto ou s’entassent, en avant de la remorque, bassine, seaux, cuvette…. Une vraie roulotte de « romanichels ». Une dernière fois, pneus, niveau d’huile, essence, poche à outils et fixation de la grande toile qui protége la remorque sont vérifiés. Déjà à l’intérieur de l’auto, les enfants, émoustillés par ces vacances imprévues, taquinent la pauvre grand-mère qui se serait bien passée de ce voyage et dit adieu à sa maison en pleurant. Direction Ouzouer Le Marché après que tout le monde se soit casé. La voiture est grande mais avec 10 personnes, oreillers, manteaux, poste de TSF, panier pour le premier repas…on peut dire que c’est complet. Dans le bourg, ceux qui ne sont pas partis, se fixent de problématiques rendez vous. Ah ! Si on avait connu d’avance la pagaille des routes de Sologne. En sortant du bourg, l’auto repasse M Joseph Thauvin avec une attelée de trois chevaux de la ferme de Vilaine. M Vivier, comme beaucoup d’autres, avait donné à ses employés, avec les chevaux qu’ils avaient l’habitude de conduire une de ses « farinières », ces grandes voitures de moisson, qui avec leurs guides pouvaient contenir beaucoup de choses. Derrière était attaché un poulain que la circulation rendait bien nerveux et qui leur donna du fil à retordre. En homme prévoyant, M Thauvin avait attaché aux guides ses chaises de salle à manger. Ce qui provoqua, je ne sais pourquoi, le fou rire des enfants ! Ils n’eurent pas le loisir de rire beaucoup après. M Thauvin avait avec lui sa famille, ses frères et sœurs parisiens réfugiés déjà au pays. M Vivier avait donné consigne à ses ouvriers, comme d’autres patrons, de se retrouver au-delà des ponts. Ce qu’ils réussirent heureusement. D’étape en étape, ils allèrent jusqu’à Vernou, ou ils organisèrent le campement.

A Ouzouer Le Marché, le pays est déjà mort, portes et volets fermés. Débouchant de la rue des Barbiers, des voitures, des vélos viennent de Prénouvellon, Membrolles ou plus loin et se suivent presque sans interruption sur la route de Villermain. Jusque là, rien d’anormal, les gens sont disciplinés. C’est en sortant d’Ouzouer qu’on aperçoit les premières vaches se promenant dans les blés. A Doublainville, délaissé par ses propriétaires, première scène de pillage. De grands chariots, venant de beaucoup plus loin que notre Beauce, sont arrêtés. Et les gens, cherchant à se ravitailler, courent après poules et lapins. Nous les excusons bien aujourd’hui. En route depuis longtemps, venant des régions du Nord, ils n’avaient plus de réserves. A Cravant vers 10 heures, la rue principale est encombrée de camions militaires camouflés avec des branchages.

Nous n’osons en croire nos yeux. C’est un convoi en retraite et les soldats arrêtés au bistrot, désemparés, cherchent à noyer dans le vin leurs regrets ou leurs remords. A cette vue, nous avons encore un peu moins espoir d’une défense sur la Loire et un peu plus peur de l’échéance finale. Comme eux, nous fuyons l’envahisseur, que va-t-il advenir ? Depuis Charsonville, pas de rencontre de gens du pays, les voitures à cheval ne vont pas vite avec toute cette circulation. Et les autos, conduites parfois par des femmes qui n’ont pas leur permis, ou l’ont depuis peu de temps, ne s’aventurent que derrière les attelages, afin de se faire remorquer si elles tombent en panne. Cependant, un certain nombre, malgré les dangers et les incidents de la route, réussirent à ramener leurs véhicules intacts après un long périple. Tirons leur notre chapeau ! 

 

 

Passage des ponts de Beaugency et de Muides

Au viaduc de Beaugency, c’est vraiment la cohue. Les trains ne passent plus, mais on voudrait bien ne pas s’attarder trop longtemps en ce lieu que peut repérer l’aviation ennemie. Encastrées dans une file déjà longue (on dirait aujourd’hui un bouchon) de véhicules divers ; camions militaires, chariots, petites carrioles de campagne ou de pauvres vieux ont entassé à la hâte quelques hardes et un ou deux sacs d’avoine, des autos de tourisme surchargées de paquets, de gens ! Quelle tristesse sous ce beau soleil d’été ! Mais nul n’y songe. De se voir mélangée avec les troupes, la foule se sent menacée. Une seule idée, passer les ponts avant l’ennemi. Dans cette horde se faufilent les vélos, les gens à pied avec des valises, même des voitures d’enfants. La voiture de la famille Dupuis manque d’être emboutie par un gros chariot dont les freins n’ont pas fonctionné. On démarre enfin et la circulation en ville est plus fluide, les gens prenant diverses directions. La Loire est franchie et après le pont, c’est la route de La Ferté Saint Cyr, jusqu’au croisement avec la nationale. Comme les voitures s’égaillent, on pense au déjeuner. Depuis Charsonville, le temps a passé et les enfants ont faim. Sous le soleil qui tape dur, pique nique au revers du fossé, avec les provisions prévues pour ce premier repas. Les petits se croient en vacances et s’amusent et si ce n’était leur cœur un peu serré, les grandes personnes penseraient faire une promenade un beau dimanche d’été.

La famille Dupuis a passé le pont de Beaugency, mais quelques autres qui avaient franchi la Loire à Meung se retrouvèrent à Baule, Cléry, puis plus loin, à Ligny-le-Ribault. D’autres encore, venant de Prénouvellon et au-delà, Ouzouer, Binas, traversèrent la forêt de Marchenoir, ou par Jones, Lorges, arrivèrent dans l’après midi au pont de Muides, mêlés eux aussi aux débris de notre armée. Beaucoup de ceux qui font l’exode se sont, on l’a déjà dit, donné rendez vous au-delà des ponts, ne s’imaginant pas la pagaille qu’il y aurait en fin de journée. La circulation est intense sur les routes des deux cotés de la Loire, car en plus des gens des campagnes, les habitants d’Orléans fuient en masse. Les ponts ont sauté dans la matinée du 15 et ils sont affolés.

Sur la route qui file vers Nouan-sur-Loire, l’auto de M D. accroche une pauvre femme trop chargée dont le vélo a vacillé. Pas de mal, une petite écorchure seulement. Puis, passe une voiture : les pompiers d’Orléans quittant la ville en flammes ! Vraiment on aura tout vu. Incident : dans la voiture surchauffée, les enfants énervés viennent de casser panier de liquides et boissons rafraîchissantes. A Saint Laurent des Eaux, arrêt dans les épiceries, plus rien à acheter, sauf quelques paquets de gâteaux. A part du pain la famille Dupuis a peu de provisions, comptant sur les fournisseurs de passage. Comment se nourrir dans les jours à venir avec cette population qui circule sur les routes ? Après Nouan-sur-Loire, voici Muides. A la sortie du pont, c’est le défilé de toute la Beauce. On se nomme tous les attelages des fermes qui passent : les grandes « farinières » de Meslon, Villiers-le-Hart et tant d’autres. Les chevaux commencent à être las et énervés, mais avec leurs conducteurs habituels qui les ont bien en main, il n’y a pas d’accident. Beaucoup font escale dans un grand pré attenant à une ferme proche. Voitures à chevaux et autos arrêtées sous un soleil de plomb attendent parents ou amis pour continuer la route ensemble. C’est le cas de la famille Dupuis. Arrivée la première en auto, le temps passe lentement, les enfants ont chaud et faim. Et après discussion, on sacrifie deux pigeons pour le repas du soir. Mais les enfants s’écartent dans le campement qui s’agrandit de minute en minute. Autour de la ferme, cochons, lapins, poules sont pourchassés. Puis on s’inquiète de ne pas voir arriver les voisins avec qui on avait rendez vous. M Dupuis retraverse le pont, se frayant avec peine un passage dans le désordre des piétons, vélos, attelages qui passent harassés déjà sous le grand soleil qui les cuit. Un ancien de la Grande guerre, M Noël Chevallier, son vélo à la main, la musette pleine à craquer en bandoulière, tête basse et la démarche pesante, suit le lamentable cortége, escortant une voiture ou sa femme a pris place.

Conduisant une voiture avec guides, M Thiercelin, marchand de grains à Ouzouer, son grand chapeau de jardinier sur la tête, a l’air de se demander ce qu’il fait là, mais veut sauver sa famille et ce qu’il a de plus précieux. Personne ne réalise pleinement la situation. Une longue file de voitures est arrêtée, des gens se retrouvent et demandent ou sont parents, voisins ou amis. Aux abords du pont, ceux qui attendent se demandent s’ils passeront avant la nuit. Des gendarmes essaient encore de se faire entendre et d’éviter le pillage complet de la ferme. Mais ce n’est déjà plus Beaugency : la peur qui talonne les gens leur fait perdre leurs réflexes et c’est le chacun pour soi. Mme Dupuis, retournée aux nouvelles, ne peut plus tenir les enfants. Enfin voici le convoi de Charsonville, Dieu soit loué ! Les familles Guédet, Gasnier, Fricheteau décident de ne pas aller plus loin et de camper dans le pré cette nuit. Tout le reste du groupe ira un peu plus loin dormir près des murs de Chambord dans les bois bordant la propriété, estimant que le pont est trop proche et peut être pris en cible par les avions. Le bombardement du lendemain matin devait leur donner raison. Et la famille Piédallu qui logeait dans une maison près de ce pont a bien failli y rester. Dans la colonne qui a poursuivi sa route il y a Lucien Thauvin et les voitures de sa fille, Louis Pinsard, d’Ourcis et sa famille. Dans une carriole, Mme Guilhouch avec son petit de deux mois enveloppé dans une couverture et ses gosses. Puis Marceau Langer, Daniel Imbault, leurs femmes et les enfants. M Paul Carrougeaux et sa femme dans une voiture avec la grand-mère, mme Mesnil. Ils ont prêté leur carriole à Mme Jubault, tandis que Mlle Blanchard et M Jubault sont en vélo. La famille Bourgoin est accompagnée de Mme Chartier, veuve depuis peu, et de M et Mme Gouache. Puis les demoiselles Dupuis et la famille Dupuis en auto.

C’est peut être un peu trop de monde pour un seul groupe. Cependant tous gagnent sans accroc les bois. On s’entraide pour partager le dîner et installer les matelas sous les arbres avec les couvertures emportées. Les hommes ont abreuvé leurs chevaux à Chambord et quand vient la nuit chacun cherche à trouver le sommeil. C’est une belle nuit d’été chaude et étoilée. Allongés sur les matelas on se remémore les événements de la journée. Bientôt M Jubault qui ne peut dormir fait les cents pas sur la route proche. Les vers luisants font mille petites lumières sur les murs tapissés de lierre. De temps en temps passe une auto, les phares en veilleuse, troublant le calme de la nuit. C’est ainsi qu’une camionnette n’ayant pas vu la limite de la route s’en va au fossé. Aussitôt les hommes debout, s’emploient à la remettre d’aplomb avec les remerciements chaleureux du conducteur.

Mais voyons ce qui s’est passé dans les commune s environnantes. A Tournoisis, Saint Sigismond, nombreux furent les partants. Cependant, quelques uns ayant soit un malade ou un vieillard trop âgé, se résignèrent à rester au pays avec la perspective de manquer de ravitaillement et d’être malmenés par la 5ème colonne, ce ramassis des faubourgs de Paris et des grandes villes, des prisons qui avaient été ouvertes et même des hôpitaux psychiatriques.

A Villamblain, les avis étant partagés, certains partirent avec leurs voitures lourdement chargées dans lesquelles s’entassaient comme ailleurs, femmes, enfants, vieillards, malades qu’on ne voulait pas abandonner. D’autres restèrent résolument à attendre les Allemands ou repoussèrent leur départ jusqu’à l’extrême limite. Ainsi également dans les hameaux d’Epieds, alors que Saintry, Cerqueux et Villiers-le-Gast comme le bourg étaient partis très tôt ou du moins samedi. Dans un village d’Ouzouer-le-Breuil, à Porcheronville, il arriva ceci : comme dans tous les environs, les voitures avaient été chargées et on avait convenu de s’éloigner tous ensemble. Mais au dernier moment, un homme, M Champdavoine, que ses voisins écoutaient volontiers, leur dit : nous allons laisser nos voitures dans nos cours et tous nous irons prier au calvaire qui protége notre hameau. Il ne nous arrivera aucun mal. C’est ainsi qu’aucun habitant ne déserta sa maison, ils se tirèrent sans dommage ni pillage de ce mauvais moment.

Pour les gens d’Epieds, le pont de Meung étant plus proche, ils gagnèrent Ligny-le-Ribault après avoir passé Cléry et Jouy. C’est ainsi que certains se retrouvent avec la famille Champenois de Charsonville qui emmène une jeune fille gravement malade. Or les médecins étaient introuvables et c’est seulement après l’arrivée des Allemands qu’elle put être soignée par un major que son père alla implorer. D’autres eurent moins de chance. Mlle Gilbert d’Epieds ayant une bronchite, prit froid sous les arbres de l’avenue du château, ne put trouver un médecin, soignée bien tard à son retour d’exode et le mal empirant, elle décéda des suites de cette aventure en 1941. Un vieillard de Charsonville, M Parfait Grégoire, ne put supporter le voyage et est enterré en Sologne. Cependant toutes les populations e Beauce en transhumance purent sans trop d’accros passer les ponts samedi ou dans la nuit de samedi à dimanche. Et c’était important car …

 

 

16 juin 1940

Odyssée d’un convoi de Charsonville

De Chambord à Dhuizon

Le dimanche matin les réfugiés alentour de Chambord se lèvent à l’aube. Le soleil est matinal en juin. Tant bien que mal, car les provisions de route ne sont pas brillantes pour certains qui maudissent leur imprévoyance, tout le monde déjeune de bon appétit. Tout à coup, alors qu’on a remballé ses affaires et qu’on se prépare à repartir, retentit un coup sourd et un ronflement d’avions proches fait lever la tête. Pas de doute, après Orléans et Meung qui, nous le saurons plus tard, ont été bombardés aux premières lueurs du jour, c’est maintenant le pont de Muides qui est visé. Sans arrêt, tombent les chapelets de bombes. Affolés, tous les gens du groupe gagnent les sous bois, emmenant les enfants, emportant les objets les plus précieux. On pense à tous ceux qui ont campé près du pont, se croyant en sûreté. L’heure est tragique, mais tout s’apaise cependant et le convoi se reforme. Il faut fuir plus au sud, puisque sans doute l’ennemi nous talonne. A un embranchement de route, dans la forêt, un cycliste qui passe avertit qu’un convoi, militaires et civils, confondus, vient d’être bombardé un peu plus loin sur la route de Thoury. Les voitures rebroussent chemin. Petit épisode tragi-comique dans un si grand drame : derrière l’auto de M Dupuis, les pigeons dans leur cage étaient abreuvés de poussière. L’aîné des enfants alla chercher de l’eau dans une maison proche. Mais en ouvrant la cage, la mère pigeonne, si belle, s’envole et malgré toutes les supplications, perchée sur le toit de la grange, ne veut pas réintégrer sa prison. Larmes des enfants pendant qu’elle fait la roue. La voiture rattrape enfin les amis et les voisins sur  la route de Dhuizon. M Gouache, le charron, en vélo, est en éclaireur. Plus clairsemés, voitures et attelages se suivent. Dans cette Sologne si pauvre, nous fuyons, nous fuyons ! C’est toujours la forêt de Boulogne que nous traversons maintenant. Un peu avant midi, arrêt à un carrefour ou une clairière permet le campement. Dhuizon est à 2 km. Pas de point d’eau avant, c’est le seul ennui, car bêtes et gens ont soif par cette chaleur. Mais, il ne fait pas bon laisser sans garde son matériel, car on commence à piller. Pendant que M Dupuis s’écarte un instant pour placer sa remorque, on lui vole sa plus belle clé anglaise. Les conserves sont à l’ordre du jour pour déjeuner, heureux qu’ont ait encore du pain ! Quelques femmes ont emporté de la lessive qu’elles s’efforcent de faire sécher et tous décident de rester dans ce coin calme jusqu’à nouvel ordre.

Les hommes vont se renseigner au bourg. M Dupuis ne revient pas. Clients ou amis l’ont requis pour ferrer les chevaux, travail qu’il exécutera tout l’après midi de ce dimanche. Pour les autres, le temps se traîne, mornes, inquiets, sans nouvelles des leurs ou de leurs soldats. Mais sur la route, la cohue grandit. Maintenant chacun cherche si on ne voit pas passer parents ou amis. Puis de nouveau un fort convoi militaire s’annonce : des soldats, des canons, des camions ! Avec un serrement de cœur ceux qui les regardent se disent : Nous qui pensions à des combats sur la Loire, c’est donc fini, c’est la déroute ! Puis des figures louches, sans doute cette 5 ème colonne, dont on ne s’est pas assez méfié ; qui a semé partout la panique, le meilleur agent de l’ennemi. On commence à suspecter les passants.

Comme on ne sait que faire, Mme Chartier qui a emporté une grosse oie décide de la tuer et Mme Bourgoin aidée de Mme Dupuis la dépècent et partagent. C’est une aubaine avec leurs familles ! Et elles remercient cette généreuse personne. Ce sera le menu de demain avec du pain… si nous en avons ! Pour ce soir, vermicelle au lait et encore conserves. C’est tout. Les hommes ayant débroussaillé pour l’installer qui son butane, ou son brasero entre trois pierres, on s’apprête à souper. Tout à coup, au passage d’un convoi militaire, un cri fuse : les avions ! Aussitôt, les feux s’éteignent, le convoi stoppe à notre hauteur, les soldats se dispersent autour de nous ! De plus, sans le savoir, nous sommes proches d’un château où loge un état major. Sans arrêt, pendant une demi-heure, les avions rodent (des Italiens ?). Sans dire un mot, retenant notre souffle, nous les voyons passer et repasser au dessus de nos têtes en mitraillant. Une toute jeune femme, mme Jean Chartier, ayant son mari aux armées, serre contre elle en pleurant ses deux petites filles, tout en s’abritant sous sa voiture. Lassés sans doute de ne pas avoir de proie assez belle, après avoir jeté quelques bombes un peu plus loin, les avions disparaissent à notre grand soulagement. Ces italiens, entrés en guerre quand ils nous savaient battus, nous avons su depuis que c’étaient également eux qui avaient bombardé Orléans, Meung et Muides. Tout le groupe de Charsonville a eu très peur. La journée est presque terminée, nous passerons la nuit ici. Mais demain à la première heure, nous filerons plus loin. Et de nouveau, on s’organise pour la deuxième nuit d’exode. Dans la journée, avec leurs petites carrioles, nous ont rejoints les ménages Pontonnier et Cochon, heureux de retrouver des « pays ». Les hommes disent qu’ils veilleront à tour de rôle.

La nuit est claire, et déjà on parle d’espions et de resquilleurs parmi les fugitifs. Cet après midi, dans un pré, n’a-t-on pas vu des suspects brûler des habits de soldats et nous avons vu passer des religieuses avec de grands pieds et une allure… un peu trop martiale ! Mais après l’alerte de la soirée, personne (sauf les enfants qui ont bien couru et joué) ne peut dormir. Chacun s’inquiète des membres de sa famille dont il est séparé, des soldats dont on n’est sans nouvelles, des vieux parents ou amis, partis avec des moyens de fortune ou des chevaux qu’ils ne savaient pas conduire. Que sont-ils devenus et ou va-t-on les revoir ? Mme Dupuis pendant plusieurs heures guette sur le côté de la route, parmi le flot incessant de véhicules, le passage de sa famille, ignorant qu’ils ont franchi la Loire à Meung, avant le bombardement. Elle a enfin ce renseignement par M Marcel Chartier, d’Epieds, qui fuit sur son tracteur. Sans lumières, camions, tracteurs, voitures, autos, vélos passent toujours, se dirigeant vers le sud. Comment n’arrive-t-il pas plus d’accidents et d’accrochages ? Par des réfugiés, nous avons appris tantôt l’incendie d’Orléans, le drame des ponts sautés ! Quelle tristesse et où cela nous mènera-t-il ? Mme Dupuis, enfin renseignée, veut se reposer dans l’auto. Son mari dans un demi-sommeil, croyant voir un espion, lui crie : Halte-là ! En lui mettant la main au collet. Cela s’arrange. Mais peu de temps après, un cri dans la nuit : Debout les hommes ! Une femme affirme avoir vu des espions aux abords du campement. Après des recherches inutiles, on finit par penser que par cette chaude nuit d’été les vers luisants si lumineux ont fait illusion et que ce ne sont pas des lampes électriques. Mais personne ne peut plus dormir.

A la pointe de l’aube, le remue-ménage commence. On fait un bon café que l’on boit bouillant et on parle de se séparer. L’auto de M Dupuis allant plus vite partira, lourdement chargée avec la grand-mère et les enfants. Rendez vous est pris à Selles sur Cher ou Saint Aignan, le premier arrivé attendant les autres. A ce moment le trafic est moins intense et la route plus sure (pensons nous) qu’en plein jour, nous avons eu si peur des avions ! Peu de monde en passant à Dhuizon, mais plus de pain chez le boulanger. Direction Bracieux.

Ce même jour, le lundi 17, ceux qui avaient couché deux nuits à Ligny-le-Ribault (qui avait à ce moment triplé la population) reprennent la route et se dirigent vers Soings-en-Sologne ou Vernou. Quand ils arrivent dans ces localités, il fait très chaud, ils sont harassés et les paysans de Sologne font grise mine, quand ils viennent chercher de l’eau pour les bêtes et gens. Cependant, ils sont relativement bien accueillis et peuvent coucher dans les greniers et les granges déjà pleins de foin ou même dans les étables, car les vaches sont dehors. Cet abri pourtant bien rudimentaire, est une sécurité si précaire soit-elle, et les protége des intempéries.

 

 

17 juin 1940

Séparation

Séjour à Fontaines-en-Sologne

La famille Dupuis se sent bien seule maintenant. Après avoir traversé des champs de fraises et d’asperges, voici une ferme. On peut se procurer du lait, un petit fromage qui sont les bienvenus. Plus loin, une femme coupe des pommes de terre pour ses porcs et veut bien nous en céder un peu, nous la remercions. Arrivés à Bracieux, nouvelle hésitation à un embranchement de route (les plaques de signalisation étaient rares et il n’y avait pas de carte Michelin !). Rencontre d’un officier qui demande son chemin à un soldat égaré comme lui, ce n’est pas normal ! Puis une route calme nous conduit à Fontaines-en-Sologne. Là, c’est de nouveau la pagaille. Depuis les abords du petit bourg, c’est un véritable embouteillage. A l’entrée du pays, on distribue du pain, sorti tout chaud du four du boulanger. Il y a une queue longue de 30m au moins. Déjà féroce, le voisin reluque celui qui veut resquiller.

M Boissonnet, garde-champêtre d’Ouzouer, que nous apercevons, à mis pour partir son « feutre » des dimanches. Il se fait traiter de profiteur et peut être…espion. Et pourtant le pauvre a sa fille malade sur une voiture gerbière et il ne pense qu’à lui apporter quelque chose à manger. Les esprits s’échauffent vite ! Des infirmières donnent aussi des bonbons vitaminés pour les enfants, et, ironie du sort, personne ne les mange, les parents disent qu’ils sont empoisonnés. La route qui va de Tours à Romorantin traverse le pays. Passent des soldats sans armes, en savates ou chaussettes et souliers ; un officier avec une fille en croupe ! Pauvres débris de notre armée ! C’est la vision très nette de la déroute. Une vraie fourmilière que ce bourg solognot. Nous voyons avec leurs bicyclettes et une petite remorque Mlles Henriette et Thérèse Grillon, d’Epieds. Harassées, elles se reposent près du lavoir, mangeant »leur morceau de pain ». Avec un petit mot d’espoir, nous les laissons. Mais jusqu’à quand pourra-t-on donner à manger à toute cette foule ? M Dupuis ferre encore des chevaux de gens de connaissance de pays voisins, les routes pierrées ont mis à mal les pieds de ces rudes chevaux de labour. Les femmes et les enfants vont à l’église faire une prière. Macabre rencontre avec deux pauvres gens gisant sur un brancard et morts pendant la route. On les a déposés là, faute de mieux. En sortant, M Paul Gauthier, épicier à Epieds, rencontre Mme Dupuis. Il lui dit être installé avec son beau frère, M Abel Painchault, à l’extrémité du pays, sous un hangar. Tous deux ont pu emporter une bonne partie de leurs marchandises et cèdent à la famille Dupuis ce dont elle a besoin. Geste qui leur vaudra beaucoup de reconnaissance, la maman n’ayant plus grand-chose pour nourrir ses enfants. De plus, ils signaient qu’un peu à l’écart du village, il y a une maison abandonnée où ils pourraient s’installer. Après quelques pourparlers, le propriétaire donne la clef et la famille Dupuis peut envisager une halte et avoir un abri. Surprise, dans le jardin, à cote, sont déjà installés M et Mme Bacon, nos sympathiques forains de la Saint Loup. Dans leur caravane de commerçants itinérants, ils ont emporté quantité de choses et surtout du ravitaillement. Mais les frigidaires étant encre inconnus, ils avaient déjà jeté tête de veau et morceau de porc, qui auraient fait le bonheur de tant d’autres. Dans la maisonnette, une cuisinière et un tas de bois permettent de faire cuire morceaux de dinde et pommes de terre qui constituent le déjeuner. Les parts sont minces, mais les enfants ont réussi à aller chercher deux fois un morceau de pain ! Maigre confort avec deux lits et un placard, mais appréciable dans les circonstances présentes. Ensuite, alerte : sur une route proche, un avion mitraille un convoi ou civils et militaires sont toujours mélangés. Nous nous mettons à l’abri….d’une haie. Après midi encore chaud. Des réfugiés de Meung demandent à partager le toit pour une nuit, ils ne peuvent aller plus loin. Nous serons donc 21 à coucher dans une seule pièce ! La grand-mère s’installe à l’ombre d’un arbre, accablée et désorientée. Tout le monde est découragé, pourquoi avoir quitter nos amis ? Nous nous sentons bien seuls. En voyant la file ininterrompue de tanks, canons, camions militaires qui passe toute l’après midi, il y a de quoi ! Retrouverons nous nos voisins au rendez vous ?

 

 

Charsonville pendant ces jours là !

Pendant ce temps, que se passe-t-il à Charsonville ? Nous sommes au lundi 17. Depuis deux jours, la presque totalité de la population est partie. Le boulanger, M Veslin, courageux, cuit sans relâche pour les réfugiés qui ne cessent de traverser le pays. C’est seulement le lundi soir, après que furent arrivés les avant-gardes de la « 5ème colonne » et les derniers fuyards, qu’il part en hâte vers le sud, précédant de peu les premiers motards allemands. Et il atterrit…bien loin en Gironde ou il restera longtemps, ayant des difficultés pour franchir la ligne de démarcation. M et Mme Joseph s’en allèrent à peu près en même temps, emmenant avec eux M Chanteloup qui ne se résignait pas à partir. Vivant seul, sans famille, il n’attachait guère de prix à sa vie. Tous trois ne restèrent que deux jours absents. Le gros des troupes passé, ils revinrent au pays. L’abbé Portheault était parti de bonne heure le samedi matin, chercher sa mère à Saint Marceau d’Orléans. Mais les ponts étant coupés, il ne put revenir.

Le maire, M Menon, ne partit aussi qu’à la dernière limite, laissant pour garder sa maison ses beaux parents qui se réfugiaient le soir en foret de Marchenoir, mais revinrent tous les jours traire les vaches et soigner les bêtes. Seule resta une pauvre fille, Lucie Pinsard, qui avait une malade. Ne voulant pas l’abandonner et sans moyen de locomotion, elle ne quitta pas sa maison, ainsi qu’une vieille femme locataire de la famille Hiault. Terrorisées, elles virent arriver les soldats, qui ne leur firent cependant pas de mal. Elles vécurent d’expédients, durant que le bourg fut abandonné. C’était, parait-il, une pagaille indescriptible. Les maisons avaient été visitées à tour de rôle par les fuyards qui s’étaient servis et avaient transporté d’une maison à l’autre les ustensiles qui leur manquaient. Déjà le samedi midi, Mme Pointeau, remontant la cohue, était revenue chercher des fers pour ses chevaux chez M Dupuis. Elle put entrer sans que cela dérange les gens attablés avec la vaisselle et les victuailles trouvées sur place. Car certains pensaient qu’ils pouvaient prendre ce dont ils avaient besoin, les Allemands qui les suivaient de près ne s’en gêneraient pas.

Les attelages partis le samedi matin de toutes les fermes de la région avaient fait du chemin. Ceux de vilaine, après plusieurs étapes, s’étaient arrêtes à Vernou, ainsi que les familles Venot, après des trajets divers. D’autres étaient à Soings-en-Sologne, Mur-de-Sologne, Romorantin, près de la foret de Valencay, d’autres plus à gauche, vers Vierzon. Mais tous avaient suivi les routes de Sologne, voyageant de nuit ou de jour, selon les bombardements qui harcelaient les restes de l’armée française. Le lundi cependant, tout le monde était fixé. Nous ne savions ni ou ni quand (bientôt sans doute) s’arrêterait notre exode, mais nous avions l’intime conviction de la défaite.

 

 

Vers Selles-sur-Cher

A Fontaines en Sologne, le lundi soir, c’est une belle soirée de juin. Le canon tonne sur la Loire, plus loin que Blois. Peut être les échos de la bataille héroïque des Cadets de Saumur ou près de Tours ? L’angoisse s’est installée, que va-t-il arriver ? Dans l’unique pièce de l’abri providentiel 20 personnes s’allongent tant bien que mal pour passer une courte nuit ; la grand-mère a partagé le lit avec le plus jeune enfant. Rendez-vous a été pris avec les amis à Villefranche, il ne faudrait pas les manquer. Mais l’enfant pleure, réclamant son « dodo » et dérange tout le monde. Aussi le départ se fait tôt, après avoir partagé les derniers morceaux de pain. La cohue, moins dense, mais toujours aussi disparate : civils et militaires, attelages, vélos, camions… moins d’autos, elles ont filé plus loin. A Contres, un barrage de gendarmes (encore !) interdit la route de Villefranche. Volets clos, c’est une ville morte. Un homme dit : On donne du pain. Aussitôt l’auto s’arrête. Et sous le volet baissé du boulanger (à 80 cm de terre !), après avoir fait la queue, chacun passe à son tour. Nous allons avoir du pain pour aujourd’hui. Merci mon Dieu, de nous donner notre pain pour aujourd’hui. Merci mon Dieu, de nous donner notre pain quotidien ! Première grande dispute, qui va presque dégénérer en bagarre, entre réfugiés, un resquiller ayant traité d’espion puis traîné devant les gendarmes qui sont bien embarrassés.

Quittant Contres, la famille Dupuis file sur Selles-sur-Cher, puisque Saint-Aignan ne peut se joindre, espérant encore retrouver ses amis. Dans la forêt de Romorantin, aux abords du camp, de nombreux avions sont encore en caisse. Dommage, ils auraient pu faire de si bonne besogne dans le ciel de France. Voici bientôt Selles, le pont est noir de monde. Les rues regorgent de gens en quête d’un gîte et de tout ce qui compose une armée désorganisée. Comment retrouver dans tout ce monde ceux que nous cherchons. Une boucherie ouverte permet à Mme Dupuis de faire quelques provisions. Et en sortant pour rejoindre l’auto, elle aperçoit sa belle sœur qui a eu la bonne idée de les attendre sur le pont. Quelle joie ! Alors que tant de familles ont perdu quelqu’un des leurs ou n’ont pu se rejoindre. C’est ainsi que M Jubault a été coupé du convoi de Romorantin et Mlle Louise Blanchard s’est perdue je ne sais ou. Elle ira en vélo jusque dans le Cantal, notre département de repli. Ainsi notre convoi primitif s’est scindé en plusieurs groupes, parfois bien involontairement. Avec les 13 personnes de la famille Dupuis se retrouvent M et Mme Carrougeaux, leur mère et Mme Jubault sur la route qui longe le Cher. Nouvelle installation dans un local en construction, mais couvert. Les enfants sont fort émoustillés, pour eux, c’est du camping ! De la paille dans un coin, c’est le lit collectif ; quelques briques pour poser le réchaud butane, un vieux bois de lit sur ‘ pierres qui fait une bonne table dehors, c’est rudimentaire mais suffisant. Pour Mme Carrougeaux, un feu de sarments entre des pierres fera aussi l’affaire. Le boulanger est proche et n’arrête pas son four. Aussi nous sommes assurés d’avoir un peu de pain. Les voisins les plus proches, des cultivateurs, avaient chargé leurs voitures mais en définitive ne sont pas partis ; ainsi ils nous permettront d’avoir de l’eau. Malgré recommandations et gronderies, les enfants grappillent alentour fraises et groseilles. Le gros souci du ravitaillement est donc résolu pour l’instant et nous pouvons nous considérer comme privilégiés !

De plus, le temps se maintient au beau fixe, sans cela que de souffrances pour beaucoup qui couchent à la belle étoile. Après concertation, tous les membres de ce petit groupe décident de ne pas aller plus loin. Le canon tonne encore tout l’après midi sur la Loire. 3000 soldats sont dit-on rassemblés au château voisin, désorganisés, sans chefs (ils seront pour la plupart fait prisonniers). Les heures passent, lourdes, on sent qu’elles sont comptées. Dans une ferme voisine, Mme Dupuis trouve du lait de chèvre et en même temps entend à la radio l’appel de De Gaulle. On se demande ce que cela veut dire : « une bataille est perdue, mais la France n’a pas pour cela perdu la guerre ». Ce nom de général nous est inconnu, mais personne dans la maison ne fait de réflexions, car ce soir tout le monde se suspecte. Un lamentable spetacle parmi temps d’autres en sortant : une jeune femme, pieds nus et en sang, poussant une voiture d’enfants avec deux petits et quelques hardes. Elle dit venir de Paris par maints détours et avoir fait 300km. Elle demande du lait, Mme Dupuis lui dit, à côté on en donne. Que n’a-t-elle donné celui qu’elle avait dans sa laitière. Dans la nuit, mis à rafraîchir à la porte, on le lui a bu. Sans doute quelque soldat ou traînard ayant faim ! Le lendemain matin, les enfants mangèrent du chocolat à l’eau sans récriminer. Cette dernière nuit de liberté est angoissante et personne, sauf les plus petits, ne peut s’endormir.

Dans l’auto, M Dupuis et sa maman qui, vu son âge, ne pouvait se résoudre à coucher sur la paille, virent d’étranges choses. A l’asile psychiatrique de Blois on a ouvert les portes et dans la soirée sur la route, puis la nuit dans le hangar à côté, une malheureuse n’a cessé de hurler sans qu’on puisse la faire taire, et de faire des excentricités. Dans ce même hangar, après soleil couché, des gens de toutes sortes sont arrivés, avec des mines patibulaires, se conduisant en pays conquis avant l’arrivée des troupes. Car c’était bien cette 5ème colonne : camouflées en costumes divers, le lendemain ils redevinrent soldats pour accueillir les leurs.

 

 

Séjour de plusieurs familles réfugiées

Mais ou sont nos compatriotes quittés lundi ou dimanche ? Les attelages de la ferme de Vilaine, regroupés, campaient à Vernou. La veille de l’arrivée des Allemands, dans la nuit, M Vivier fit lever tout son monde et les chevaux harnachés, tous repartirent. Malheureusement, mal renseignés, ils se portèrent au devant des troupes. Ils s’étaient arrêtés, après un bout de chemin, pour finir la nuit derrière un bois. Tout à coup, un régiment français, encore en bon ordre, arrive et les soldats leur disent : Les ennemis sont là, couchez vous, on va se battre.

Ces héros se battirent une dernière fois avec l’énergie du désespoir. Et les pauvres réfugiés mourant de peur, étaient aux premières loges de la fusillade. Ils ne surent pas s’il y eut des tués ou des prisonniers. Mais ils durent attendre deux jours sur place avant de repartir, afin de laisser passer les convois allemands.

La famille Macé et plusieurs autres s’étaient arrêtés à Soing-en-Sologne. Ils couchaient dans un grenier à foin. Avec la chaleur, cet abri si apprécié, était bien inconfortable, mais ils se croyaient en sûreté. Ils y sont restés deux jours. Le lendemain matin, les occupants leur ont intimé l’ordre de rentrer chez eux. Ce qu’ils firent, en prenant beaucoup de précautions sur les routes (il ne fallait surtout pas couper les fils de téléphone) et malgré qu’ils n’aient plus rien à manger. Mais l’espoir de revoir bientôt la maison leur fit négliger les inconvénients du retour.

Voici le récit que fit Mme Sicot de ces jours d’exode qui pour elle fut assez long.

Les nouvelles de nos soldats n’arrivant plus (son mari était sur le front), après de multiples réflexions, abandonnant tout, je suis donc partie le 15 juin avec mes beaux-parents et mon fils Jean Claude âgé de 4 ans, avec ma voiture C4, sans permis de conduire. En passant à Ouzouer, je pris ma sœur. Nous ne craignons pas les gendarmes, ils étaient partis avec nous. Sur les routes encombrées, tout le monde s’en allait dans le même sens, civils et militaires. C’était horrible et inoubliable. Nous avons décidé de passer au plus vite le pont de Blois. Les avions survolaient, on ne savait plus si c’étaient alliés ou ennemis, nous nous cachions à chaque alerte. Etant restés en panne, nous avons été remorqués par un camion d’aviateurs qui eux aussi se sauvaient ! Ils nous ont amenés jusque sur la place de Le Blanc (Indre) ou nous avons stationné toute la nuit sous les arbres. Ce n’était guère prudent, car les avions rodaient souvent et cette nuit là, les ponts sautaient sur la Loire. Aussi, après le dépannage, pesant que c’était dangereux de rester là, nous sommes allé dans un bois voisin ou nous avons cantonné dans une maison de garde-chasse.

Le lendemain, nous nous sommes débrouillés pour enfin trouver une ferme à 8 km de Le Blanc…ou nous sommes restés deux mois. Heureusement nous avions été recueillis par des braves gens, car nous n’avions plus d’essence pour revenir. Les Allemands étaient installés à Le Blanc ; chaque jour, j’allais à la Kommandantur voir si je pouvais avoir de l’essence. Enfin, après une attente de deux mois, j’ai eu quelques litres pour aller jusqu’à la ligne de démarcation à Argenton-sur-Creuse. Nous sommes arrivés trop tard le soir pour passer le pont provisoire en planches (on avait fait sauter les ponts jusque là). Les Allemands ont fait ranger les véhicules le long de la Creuse et nous avons couché à cet endroit. Le lendemain matin, ils nous ont fait circuler, après nous avoir ravitaillé en essence. Je me souviens ; ils ont fait passer devant nous un cylindre de plusieurs tonnes pour éprouver ce pont, nous pouvions passer. C’était le 15 août 1940.

Après la joie du retour, j’ai appris que mon mari était prisonnier en Allemagne. Il me fallut attendre cinq ans son retour le 6 mai 1945.

 

 

19 juin 1940

Arrivée des Allemands à Selles-sur-Cher

Revenons à Selles-sur-Cher. Le 18 juin, un matin gris, qu’on peut marquer d’une pierre noire. Tous ceux qui se hasardent à sortir de leur abri, sentent que c’est la fin. Quelque chose d’indescriptible, d’indéfinissable flotte dans l’air ; les derniers soldats français à pied, passent en rasant les murs, apeurés. Quelqu’un du groupe va chercher du pain. Et pendant ce temps, est-il 8 ou 9 heures je ne sais, jamais je ne sais plus, jamais je n’oublierai ce moment terrible ; l’arrivée des premiers blindés ; mitraillette au poing, les hommes criaient en français, voilà les allemands ! Auparavant, un de ces traîtres, dans la place depuis la veille, au milieu de la route les accueillait à bras ouverts. Prise de panique, la famille Dupuis rentre précipitamment dans son abri, ainsi que M et Mme Carrougeaux. Par les fentes des volets, tous regardent lentement défiler l’armée allemande. Les voilà donc, ces tanks, motos, colonnes blindées, dont on a tant parlé depuis le 10 mai. Nous sommes anéantis et dans une bonne prière remettons notre sort dans les mains divines. Pour redonner un peu de courage, M Carrougeaux, ancien blessé et prisonnier de la guerre 14-18, débouche une bouteille de vin bouché, dont il avait emporté une provision. Puis les hommes se rasent, se changent, pensant que comme à l’autre guerre on les emmènerait. Tous attendent sans un mot. Les troupes passent maintenant en rangs serrés :l’infanterie à bicyclette sur des vélos volés un peu partout, puis des camions, en particulier ceux requis ou pris aux meuniers de Meung-sur-Loire. Et l’on cherche en vain une quelconque défense de notre armée en déroute. Détail navrant : à l’arrivée des Allemands, un français isolé a encore son fusil. Un motorisé descend et le casse sur ses genoux. En voyant cet acte révoltant, nous sommes exaspérés. Mais les enfants ont faim et il est bientôt midi. Ce matin, Mme Jubault inquiète de ne pas revoir son mari, perdu hier, emprunte le vélo de Mme Dupuis pour aller jusqu’à Romorantin. Elle a dû rencontrer les Allemands. Comment a-t-elle réagi avec son cœur fragile ?

Pas question d’aller se ravitailler au pays. On décide de tuer et manger ensemble le gros lapin qu’elle a apporté. Après le premier passage des troupes, ceux qui étaient allés chercher du pain sont revenus assez effrayés. Devant eux, un soldat de passage, qui aidait le boulanger et avait gardé son « calot » a été fait brutalement prisonnier. Enfin, nous ici, tous ensemble, attendons anxieusement les événements. Après un rapide déjeuner que les enfants insouciants égayèrent heureusement, l’après midi se traîna toujours chaud. Réfugiés et gens du pays commentent avec prudence la situation. Les enfants font mille sottises, le Cher tout proche, qui sera plus tard la ligne de démarcation, les attire. Ne voyant rien venir, les hommes se rassurent un peu, ayant caché leurs fusils dans un tas de pierres.

Vers le soir, Mme Jubault revient seule, elle ne reverra son mari que bien plus tard après son retour à Charsonville. Tous se couchent enfin, qui dans la paille, qui dans les voitures, la plus favorisée, la mère de Mme Carrougeaux, chez les voisins. Dans notre groupe, nous avons de la chance de n’avoir aucun ennui de santé. Mais combien de vieillards qui ne pouvaient descendre de dessus les guimbardes, de femmes enceintes accouchant parfois le long des routes, comme cela est arrivé à une personne d’Epieds, de malades n’ayant rien pour se soigner, sauf implorer quelque médecin ennemi, et d’autres qui sont morts d’épuisement après avoir parcouru tant de kilomètres ! Tous ces drames, nous ne les connaîtrons que longtemps après.

Le jeudi 20 juin, au lever, se pose ce dilemme ; devons nous rester ici, ou comme le prétendent certains, repartir dans nos foyers, les Allemands laissant passer les réfugiés ? Après discussion, deux femmes vont aux nouvelles en ville, les hommes n’osant s’aventurer. Or il nous faut de l’essence : nous en avions assez mais ce matin, nos vainqueurs en ont soutiré et il parait qu’à la mairie, on donne bons et autorisations pour rentrer. Le bourg est à 2 kms, beaucoup de monde en ville, circulant sans but apparent. Petite visite à l’église très claire où l’on vénère Notre Dame la Blanche, en attendant notre tour de passer à la mairie. Mot d’ordre ; on peut repartir, mais par ses propres moyens, on donnera des bons d’essence demain. Les occupants ne sont pas arrogants. Cependant, sous leur surveillance, les employés requis ne suffisent pas à renseigner et indiquer les centres de ravitaillement. Il n’y a qu’à retourner au campement.

Sur le pont du Cher, grosse émotion. Un fort détachement d’artillerie entrait en ville, les hommes fiers sur les chevaux, caissons, canons,… et les deux françaises qui les rencontraient, non moins fières et se redressant, affectant de ne pas les voir…, lorsque deux avions en piqué survolent en rase motte ! Les femmes pensent aux Anglais, tout à l’heure il y a eu mitraillade et… courent à en perdre le souffle, traversant le Cher et un espace découvert jusqu’à ce qu’elle se sentent plus à l’abri, le tout sans lever les yeux. Mais elles s’aperçoivent que les hommes rient. C’était des leurs ! Alors très dignes malgré leur peur, elles continuent leur chemin, très droites, à la française. Tout le monde est camouflé sus un tas de bois lorsqu’elles arrivent, c’est près d’ici qu’à eu lieu la mitraillade et il semble bien qu’un avion anglais a été abattu. La journée parait encore plus longue, mais pas d’incident à signaler. Le soir venu, après avoir jaugé l’essence, la décision est prise de lever le camp, demain matin de bonne heure. On laissera ici, en souvenir, les deux fusils qu’on ne récupérera jamais.

 

 

Vendredi 21 juin

Le retour dans les foyers

Tous se lèvent très tôt pour ramasser nos pauvres ustensiles et vêtements. On camoufle les roues de vélo, car les allemands ne se font pas prier pour les emprunter. Les chevaux sont harnachés et mangent un bon picotin et la petite troupe prend le chemin du retour. Passant par Pruniers ou les attelages se suivent, mais beaucoup plus espacés qu’à l’aller. Il se trouve que trois jeunes gens en bleus de travail suivent et demandent à déposer leur bagage sur la remorque. Sans le leur avoir demandé, nous devinons que ce sont des dernières recrues, incorporées début juin et qui ont eu le temps de troquer leurs habits militaires contre des civils, avant d’être faits prisonniers.

En forêt de Romorantin, les avions sont toujours en caisse, nos vainqueurs en auront quelques uns de plus. Les routes sont très étroites, les troupes qui passent avec chariots et camions savent se faire de la place et les pauvres gens qui remontent vers le nord, se rangent vite dès qu’ils aperçoivent un convoi. C’est dans un de ces croisements qu’un cheval, se faisant peur, entra dans un champ et emballé vira sa conductrice. Enfonçant dans la terre marécageuse, un homme qui suivait en auto, lâchant le volant eut juste le temps de se porter au secours de l’équipage en détresse. A ce moment, une voiture allemande veut à tout prix le passage et un grand choc ébranle l’auto. Revenant en hâte, l’automobiliste démarre de justesse. Tout le monde a eu chaud, car nos envahisseurs n’hésitaient pas à mettre gens et voitures au fossé.

Des incidents de ce genre, il y en eut des centaines et un peu plus loin, en approchant des rives de la Loire, un spectacle pénible attend les réfugiés qui rentrent dans leurs foyers. On commence à voir des tombes creusées à la hâte, sur le bord des routes, soldats ou civils tués dans les bombardements. Elles sont fleuries parfois d’un modeste bouquet tricolore en fleurs des champs et une plaque grossièrement gravée marque pour certains leur identité sur les petites croix de bois. D’autres tombes seront anonymes pour un grand nombre, qui ne reposera jamais en pays natal. Sans histoire, la petite colonne gagne Soings-en-Sologne. Ence pays, beaucoup de compatriotes se sont arrêtés. Puis à Mur-de-Sologne, on retrouve la famille Champenois, qui eut bien des misères avec les soins à donner à leur malade. Les gens font halte à Mur pour laisser reposer les chevaux et en attendant visitent la petite église avec le « Mur » original qui y est érigé, monument aux Morts de 14-18. Eux qui ont tant souffert pour que leurs enfants ne revoient plus les horreurs de la guerre, leurs mânes doivent se retourner dans leur tombe au spectacle qu’offre en ce moment la France.

C’est l’heure du déjeuner et un peu plus loin près d’une ferme au coin d’un bois, nouvel arrêt. Hélas, on refuse de l’eau pour bêtes et gens ! Il a passé tant de monde en Sologne, que les puits sont presque taris. Et il fait si chaud ! Pas une goutte de pluie depuis huit jours. Heureusement d’ailleurs, pour tous les pauvres gens harassés, qui parcourent les routes de France, refaisant en sens inverse le dur trajet qui les ramène à la maison. Et je pense en particulier à tous ces Parisiens (on disait à selles qu’ils étaient un million dans la forêt de Valencay) qui, partis par les derniers trains, se sont retrouvés à Etampes, Toury ou Orléans et qui continuèrent à pied, chargés de valises, avec des brouettes, des landaus d’enfant, sur les routes du sud de la Loire.

Le petit groupe parti de Selles se disloque. L’automobile de M Dupuis va rentrer seule, espérant que maintenant les attelages feront le reste du chemin sans embûche. C’est ainsi que les fermiers laissèrent leurs attelages à mi-chemin, revenant voir ce qui les attendait à la maison. Puis ayant constaté que les dommages n’étaient pas trop graves, revinrent les attendre après les ponts. Je revois entre autres M Marcel Chéreau qui, revenant dans le même sens que les troupes, a eu assez de chance pour parvenir jusqu’à ses gens. Pour la famille Dupuis bientôt apparaît Fontaines-en-Sologne. Dans un grand pré, autos et grands attelages à flèches sont parqués, prenant un peu de repos. M Dupuis commence à avoir des ennuis avec sa remorque toujours dégonflée (c’était des vieux pneus). Allant au plus court, il entre dans la forêt de Chambord. De lourds camions soulèvent des nuages de poussière que les pauvres gens à pied dégustent en plus de la chaleur ! L’embrayage de M Dupuis patine. Alors, jusqu’à Beaugency, Mme Dupuis et les enfants descendent de voiture assez souvent, poussent la voiture et remontent en vitesse. Quel travail ! Et cependant, repassant des gens les pieds en sang, de lourdes valises à la main et qui supplient parfois pour qu’on les monte, ils se sentent favorisés ! Dans la C4, il y a dix personnes, derrière une remorque lourdement chargée, comment faire pour les aider ?

L’air est lourd et sent l’orage. Après avoir traversé le village de Chambord, passé devant le superbe château heureusement intact, voici Muides. Mais le pont à sauté ; il ne reste que celui de Beaugency, ou en aval celui de Blois. Pour nous c’est Beaugency. Passé Saint-Laurent-des-Eaux, c’est un immense embouteillage, des kilomètres et des kilomètres de voitures de toutes sortes. L’air est empuanti par les carcasses de chevaux crevés et abandonnés dans les fossés. Sur les bas côtés, également des voitures embouties, en panne et pillées. Il ne faut faire qu’une seule file, car de temps en temps, camions et voitures allemands passent à toute allure et il faut leur laisser le champ libre. Triste spectacle : on voit des hommes et des femmes (6 peut être 8) attelés à leur charrette pour remplacer le cheval tué en bombardement ou mort de fatigue. Exténués malgré les arrêts fréquents, ils font pitié et on se demande s’ils gagneront une halte. D’autres, partis en voiture ou en auto, reviennent à pied, ayant tout perdu.

La malchance commence pour M Dupuis. La remorque crève et impossible de se garer pour réparer. A tous les arrêts de la colonne, c'est-à-dire tous les 30 ou 40m, il faut gonfler. Mme Dupuis et les grands enfants descendent pour alléger la voiture, ainsi on peut suivre. Malheur à celui qui reste en panne, c’est au fossé qu’il doit aller, tout le monde se hâte de rentrer. Cependant il fallut six heures pour faire environ dix kilomètres. Sous un souffle d’orage, qui pourtant ne se déchaîne pas, on passe le pont de Beaugency dont les alentours sont truffés de voitures éventrées, de chevaux crevés, de camions et de véhicules de toutes sortes brisés. En ville, les colonnes s’égaillent dans diverses directions. A la montée du cimetière, retrouvailles de la famille avec A Gauchard, en panne au milieu de la route et fort embarrassé. A 18 ans, avec son permis tout neuf, il a conduit dans sa voiture sur les routes encombrées, la vieille tante de 80 ans qui, impassible, n’a pas desserré ses lacets de souliers depuis son départ. Il est vrai qu’elle a vu l’occupation des Allemands à Charsonville en 1870 ! Une patrouille se trouve à point pour pousser l’auto sur le côté. Près du cimetière également, M Pontonnier a bien besoin qu’on mette quelques clous aux fers de son cheval. Ce que fait M Dupuis qui change de roue et pense rejoindre Charsonville à la nuit. Mais c’est à Baule, dans une grange prêtée gracieusement, que le couvre-feu sonne. Toute la famille, sauf la grand-mère et le bébé qui ont un lit, couche pour la dernière nuit dans la paille. Très tôt au lever du soleil, c’est le retour à Charsonville, avec pour finir, une panne d’essence à Villorceau. Mme Gaspard Perdoux, déjà rentrée, en donne un litre pour gagner la maison.

En arrivant à Villorceau, une vache veut monter un fossé, son pis traînant à terre, elle fait peine à voir. Toutes celles qui n’avaient pas de veau sont pareilles. D’autres ont vêlé et leur petit les suit. Des porcs se promènent, mais pas des gros. Ils ont été tués ou mangés. Chez M Macé, ils ont retrouvé la tête décomposée. Et chez M Hubert, au petit Meslon, il était dans le puits. Les lapins qui courent en tous sens, sont aussi de petite taille, les autres ont servis à faire de bonnes fricassées. Les jardins et les alentours des maisons, champs de grains ou légumes sont piétinés, les clôtures arrachées. Mais nulle maison n’a souffert de la mitraille ou du canon.

La famille Dupuis se hâte de rentrer, mais la maison est occupée par les soldats, l’atelier et le magasin pillés et les marchandises qui sont parties feront bien défaut, pendant quatre ans. Il sera difficile de se réapprovisionner. Peu de monde de rentré au pays, mais dans la journée, peu à peu, les uns et les autres arrivèrent, puis le lendemain. Jusqu’au jeudi suivant, on attendra les retardataires. Dans toutes les maisons, chacun cherchait qui ses vaches, son cochon ou encore ses poules et ses lapins. Toutes les maisons état restées ouvertes, les ustensiles divers avaient émigré dans le voisinage. Mais les ménagères les récupérèrent peu à peu.

Tout le monde ou presque étant revenu au pays, on se compta. Peu de manquants. Les familles Poullin et Veslin ayant fui jusqu’en Dordogne eurent des difficulté pour franchir la ligne de démarcation et ne revinrent qu’en septembre. M Jubault et Mlle Blanchard que Mme Jubault n’attendait plus, dans le mois de Juillet. M Parfait Grégoire avait été enterré en Sologne, mais M Pascal Goin revint mourir au pays natal, peu de jours après. Pour ceux qui avaient eu des malades, ce fut un grand soulagement de revoir la maison familiale. Cependant, il n’y avait plus aucun ordre établi : plus de médecin, de boulanger, de ravitaillement assuré. A Charsonville, il fallut aller chercher le pain à Binas, avant que M Arille Bourgoin aidé d’un commis reprenne la route du fournil. A Epieds, M Abel Gilbert assura dès son arrivée d’exode, la distribution du pain et de diverses denrées. Mais aucune nouvelle des soldats de la commune, ni de ceux qui étaient presque certainement prisonniers. Quelle peine dans certaines familles ! Pendant huit jours d’exode, ils avaient été un peu oubliés, le seul souci étant de survivre. Maintenant le travail attendait, la moisson proche qu’il faudrait couper et engranger, malgré tant e bras défaillants. Et si l’occupant semblait débonnaire, c’était une occupation de quatre années qui commençait, avec tous les tracas, les réquisitions et les privations qu’elle comportera. Sans compter l’attente des nombreux prisonniers qui au-delà de la frontière se demandaient si leur temps d’exil finirait.

A notre retour dans nos foyers, après ces vacances forcées, nous ne pensions pas à toutes ces choses, appréciant le bonheur d’être rentrés sains et saufs, épargnés par la tourmente.

De tous ceux qui firent, malgré eux, partie de ce grand exode de 1940, aucun n’oubliera ce moment si dur à notre fierté nationale. Nous espérons que nos petits enfants, en lisant ce récit, comprendront un peu mieux qu’il est doux de vivre et de mourir dans sa maison natale et qu’ils auront la sainte horreur de la guerre, de toutes les guerres qui font tant de mal aux pauvres gens.