Tivernon - Consécration de l’église en 1890
Il est, au sommet du plateau de la Beauce, un village tout vivifié d’air pur, tout fier de son horizon illimité.
Une statue du Christ montrant son chœur à cette vaste étendue de terre et de ciel, riche de fécondité et de lumière, rayonne sur un monticule et semble proclamer ses droits.
C'est ainsi que commence le récit de cette journée du 10 septembre 1890 qui parut dans les Annales religieuses et littéraires du diocèse d’Orléans (XXXe volume – n° 39 – 27 septembre 1890).
Une rue longue, habitée, de génération en génération, par des travailleurs au cœur loyal et au bras robuste, conduit tout droit à une coquette église.
Elle se dresse fine et forte, ciselée et bien assise, comme une reine de qui les diamants rehaussent la majesté native, et, c’est merveille de comparer sa délicate blancheur pâle aux teintes noires des vaillantes terres beauceronnes.
Or, le 10 septembre, en cette église, un Pontife tout frémissant encore des émotions puissantes de son sacre est là, sur le seuil : sa tête est ceinte de la mitre précieuse et sa main porte la crosse d’or.
Il a choisi une belle devise « la vérité dans la charité » et il vient montrer a qui voudra le voir et l’entendre, qu’il n’a pas dit une vaine parole et que son cœur sait aimer, se dévouer, se souvenir.
« Jeune, nous dit-il, j’ai parcouru ces sentiers et ces champs, et, tout à l’heure, j’ai tressailli en foulant de mes sandales brodées d’or, la poussière ou dorment mes pères… »
Il est enfant de Tivernon ! faites-lui place et courbez-vous, travailleurs : c’est un des vôtres, et c’est un prince de l’Eglise !
Et vous, ô Pontife qui portez au doigt l’inappréciable améthyste, consacrez ce temple et bénissez ces âmes ; ce temple dont les pierres ont vu vos aïeux prier, ces âmes qui vous sont unies par les liens du sang ou de la charité…
L’office, annoncé par le joyeux carillon des trois cloches, commence. Une assistance considérable se presse devant le parvis sacré. Les bannières se déploient sous les rayons ardents ; les hymnes, au dehors, succèdent aux cantiques, pendant qu’à l’intérieur de l’édifice, le Pontife multiplie les purifications, les exorcismes, les bénédictions, les invocations à la Vierge sans tache, aux anges fidèles, aux saints qui ont respecté en eux les onctions immatérielles de l’Esprit de Dieu.
Il trace, de la pointe de sa crosse, sur la cendre qui recouvre les dalles, les lettres de l’alphabet grec et de l’alphabet latin, car toute langue doit louer le Dieu de la nature et de la révélation ; et, cependant, ces lettres, il ne les trace que dans la nef centrale, laissant intacts les bas-côtés, parce qu’il n’est pas besoin de savoir tant de choses pour parler de Dieu, et que bien des âmes, ignorantes même des rudiments les plus élémentaires, approchent de Dieu en esprit et en vérité, et montent à Lui par la bonne foi de leur cœur et la sincérité de leur prière.
Enfin, après plus d’une heure de sainte attente, le peuple voit le cortège des prêtres sortir de l’église, aller chercher à leur reposoir, les reliques des saints qu’on doit sceller dans l’autel, les porter processionnellement autour de l’église, en répétant mille fois le vieux cri, toujours renouvelé, de l’humanité : Seigneur, ayez pitié ! Seigneur, ayez pitié ! comme si c’était l’unique besoin de notre faiblesse.
Devant les portes encore fermées, l’Evêque s’arrête, se tourne vers ce peuple et avant de lui livrer l’entrée du saint temple, lui adresse une courte et touchante allocution.
Là, Mgr Hautin déploie ses richesses de langage et de cœur. Il est venu prier, tout enfant, dans l’ancienne église, et ces murs lui parlent des premiers et mystérieux appels de Dieu.
Il loue sans réserve le zèle ardent qui a présidé à la reconstruction splendide de ce vieil édifice, et tous les yeux se tournent avec reconnaissance vers M l’abbé Boubault, aujourd’hui curé-doyen de Beaune-la-Rolande, quand le regard et la main de Monseigneur le désignent, le bénissent et l’attirent.
Revêtu de toute l’autorité épiscopale et de toute la force d’une sympathie sans mesure qu’il sent l’environner, Monseigneur fait promettre à ce peuple de rester fidèle à son Dieu : « j’espère, dit-il, en une paix sans trouble ; mais si quelque jour, les méchants faisaient rage, vous vous laisseriez, n’est-ce pas, passer sur le corps, plutôt que de leur laisser profaner ce sanctuaire que vous m’avez demandé de consacrer. »
A la suite du Pontife, le peuple se presse : il entre à flots et remplit l’église dont on admire la gracieuse décoration et les récents embellissements : un autel magnifique de pierre ciselée, un tabernacle doré, une chaire sculptée qu’on inaugurera bientôt.

Au chant des antiennes et des psaumes, la cérémonie reprend son cours édifiant et son sens mystique. Voici que l’encens fume, que les reliques sacrées sont unies par le ciment à la pierre de l’autel, que l’huile sainte coule sur les murailles, que la flamme allumée sur l’autel s’y consume comme un premier holocauste.
Tout cet ensemble de rites mystérieux et de prières s’achève, admirable d’ordre, de recueillement, de précision liturgique, grâce à la science vraie et à l’impulsion active de M l’abbé Mouillé, directeur au Grand-Séminaire, qui a bien voulu prêter à M le curé de Tivernon, l’appui de son précieux concours en remplissant les fonctions de maitre de cérémonies.
C’est alors que l’abbé Boubault monte le premier à l’autel consacré.

Tous ceux qui l’ont vu autrefois à l’œuvre, reconnaissent avec bonheur celui « dont les années n’ont pu ni faire oublier ni affaiblir le zèle. »
Monseigneur d’Evreux est à son trône : il est assisté de M l’abbé de la Fosse, chanoine de Quimper, et de M l’abbé Dumont, curé de Saint-Merry et chanoine honoraire d’Evreux. Devant Sa Grandeur se groupent M le doyen de Bazoches, M le curé de Saint-Marcel, de Paris, et vingt autres prêtres venus de toutes parts témoigner au nouveau Prélat leur religieux attachement, leurs félicitations respectueuses, et à M le curé une amitié que son dévouement et sa bonté rendent impérissable quand on l’a une fois échangée.
La messe est terminée. Quatre notables de la paroisse s’avancent portant le dais ; Mgr Hautin y prend place, et, au chant du Te Deum est reconduit processionnellement au presbytère : c’est la continuation de ce « triomphe de Dieu en l’homme » dont parle le narrateur du sacre.
Sur la grande place le cortège s’arrête un instant : M Lefevre, conseiller général, s’avance et souhaite la bienvenue à Monseigneur en des termes élevés et émus. Mgr Hautin lui répond en proclamant une fois de plus son bonheur de donner les prémices de son épiscopat à son pays familial ; puis, il recommande aux pères et aux enfants l’amour du sol natal, et élevant les bras vers le Dieu de cette nature débordante de sève et éblouissante de clarté, il fait descendre sur ce peuple incliné les bénédictions du Ciel !
Sous l’ombrage hospitalier d’un immense platane, M l’abbé Vaurs, curé de Tivernon, offre à ses hôtes un banquet ou les principaux bienfaiteurs de l’église se trouvent réunis aux dignitaires ecclésiastiques et civils. A la fin du repas, Monseigneur d’Evreux se leva, et avec une fine sagacité jointe à une amabilité exquise, sut trouver pour chacun une parole d’éloge : personne ne fut oublié, ni l’ancien pasteur ni le nouveau ; ni les générosités présentes ni celles des jours passés ; il n’oublia que lui-même, et, pour réparer cette omission, M le curé de Saint-Merry se leva à son tour, et, en termes délicats que vinrent corroborer les paroles de M le chanoine de la Fosse, porta un toast à Monseigneur : Ad multos annos !
A trois heures, les cloches sonnèrent le dernier coup des vêpres ; Monseigneur daigna officier pontificalement, et, pour la première fois, de ses lèvres d’Evêque s’éleva, suppliant à la face des saints autels, le « deus, in adjutorium ! » cet acte d’humilité et de confiance que dieu veut que l’homme lui fasse, quelque élevé qu’il soit…
M l’abbé Boution, curé de Montbarrois, à qui échu l’honneur de prêcher devant Sa grandeur, ne crut mieux faire que de prendre pour texte sa devise même : « Veritas in charitate » et, résumant les manifestations vraies de l’amour du Christ, dans la parole, l’immolation, le don, il célébra la chaire, l’autel, le tabernacle que l’on inaugurait avec tant de solennité.
La bénédiction du Très Saint Sacrement couronna, à la fin d’un salut solennel, cette belle journée que Tivernon n’oubliera jamais.
Source :
Bibliothèque diocésaine d’Orléans – Maison Saint-Aignan – 1 Cloitre Saint-Aignan – Orléans (merci à Mme Alix PESME pour son accueil et à Mme Pascale de Barochez de m’avoir fait découvrir la bibliothèque)









