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Meung-sur-Loire - L’acrobate de la collégiale St Liphard - 1ère Partie

Auteur : Patrick  Créé le : 26/05/2026 05:53
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       Au temps du roi Louis, il y avait en France un pauvre jongleur, natif de Compiègne, nommé Barnabé, qui allait par les villes, faisant des tours de force et d’adresse. Les jours de foire, il étendait sur la place publique un vieux tapis tout usé, et, après avoir attiré les enfants et les badauds par des propos plaisants qu’il tenait d’un très vieux jongleur et auxquels il ne changeait rien, il prenait des attitudes qui n’étaient pas naturelles….

Mais quand se tenant sur les mains la tête en bas, il jetait en l’air et rattrapait avec ses pieds six boules de cuivre qui brillaient au soleil, ou quand, se renversant jusqu’à ce que sa nuque touchât ses talons, il donnait à son corps la forme d’une roue parfaite….

 

Extrait « Le jongleur de Notre-Dame » d’Anatole France.

 

 

Préambule

L’objet de cet article est de vous faire partager ma découverte d’un modillon représentant un acrobate, sculpté probablement au 12ème siècle, qui est situé aujourd’hui en haut d’un mur nord d’une chapelle de la collégiale St Liphard de Meung-sur-Loire.

Jean Mesqui, en 2014, dans sa brillante étude archéologique traitant de l’église St Liphard, a évoqué en une phrase ces modillons. Il écrit : « les modillons supportant la toiture, aux motifs humoristiques, truculents ou réalistes ».

Quel peut être le ou les sens de l’image de « l’acrobate » ? Car à l’intérieur d’une église tout était symbole et je pense qu’il en est de même pour l’extérieur de l’église.

Sommes nous en présence de l’ambivalence de chaque symbole au Moyen Age ? Par exemple, l’animal pouvait incarner une qualité comme il pouvait incarner un vice humain.

C’est pourquoi il me paraissait intéressant de tenter de dégager certaines clés de lecture de cet objet et d’essayer de déterminer le caractère symbolique de ce modillon que j’appelle dans mon article « l’acrobate ». Je suis conscient que mes propositions d’explications, dans cet article, ne sont que des hypothèses et qu’il y a plusieurs autres interprétations car en l’absence de sources écrites sur ce sujet, une interprétation reste délicate.

Dans cet article vous trouverez non pas deux interprétations de l’image de l’acrobate mais une interprétation pour deux époques différentes ou plutôt pour deux emplacements différents du modillon sur les murs de l’église.

 

 

Nota : cet article n’est pas un article scientifique.

 

 

Qu’est ce qu’un modillon ?

Un modillon est une pierre sculptée à son extrémité, plus haute que large, profondément engagée dans le haut du mur et qui porte une charge sur sa partie saillante. C’est un élément d'architecture qui sert à soutenir une corniche qui forme le couronnement d’un mur.

La corniche est constituée de longues pierres plates qui, mises côte à côte, en tablettes, sont supportées par les modillons ou les corbeaux situés au droit des joints des corniches.

Le modillon est donc un corbeau dont l’extrémité est sculptée.

Le terme modillon vient de l’italien « modiglione », dérivé du latin « mutilio » et « mutulus » qui signifié « corbeau ». Les romains connaissaient déjà le corbeau mais ils ne le sculptaient pas. Il faut attendre la période architecturale appelée « roman » pour voir des corbeaux sculptés. Les imagiers « romans » ont ainsi créé un monde imaginaire et réel à l’extrémité visible de ces pierres.

La corniche, supportée par le corbeau ou le modillon, avait le rôle de protéger le mur contre les eaux pluviales grâce à sa saillie (la gouttière n’existait pas encore).

 

La pose des corniches, portées sur des modillons, a persisté encore en Champagne et en Bourgogne, et on en retrouve dans ces provinces jusqu'à la fin du 13ème siècle.

Cependant, malgré la présence des corniches, l’eau de pluie des toitures des églises continuait à ruisseler le long des murs et à fragiliser, par infiltrations, la construction toute entière de l’édifice religieux. En effet, les eaux pluviales, tombant des toitures, venaient au premier souffle de vent, arroser les parois des murs qui devenaient de plus en plus hauts que les édifices devenaient plus élevés (cathédrales). Aussi on a cherché le moyen de capter les eaux ruisselant des combles et de les rejeter loin des murs où elles pouvaient causer des dommages à l'édifice.

On a réalisé, dans les nouvelles constructions gothiques au début du 13ème siècle, pour remédier à ce problème des gouttières en pierre et des gargouilles pour l’évacuation.

La gargouille avait donc pour première fonction de rejeter, à distance des murs, les eaux de pluie ruisselant des toitures. Elles seront d’abord simples puis décorées de têtes d’animaux monstrueux et ensuite de têtes humaines à la fin du 13ème siècle.

Par exemple, sur les chapelles nord et sud, de chaque côté du chœur de l’église St Liphard à Meung-sur-Loire, il existe 4 simples gargouilles qui rejetaient autrefois l’eau de pluie des toits de ces deux chapelles (voir figure 1 ci-dessous).

 

Différentes figures des modillons

Il existe, principalement sur les murs nord de la collégiale St Liphard, du côté de la place du Martroi différentes images de sculpture en pierre des modillons; animaux familiers, personnages (homme et femmes), couple, acrobate, diable, moine accroupi…..et comme l’a écrit Jean Mesqui «des modillons aux motifs humoristiques, truculents ou réalistes ».

Il me semble qu’à cette époque, le tailleur de pierre (l’imagier), payé pour son travail par l’Eglise et par les bourgeois de Meung-sur-Loire, ne pouvait pas donner libre cours à son imagination avec des personnages burlesques et des animaux grossiers sans l’accord des ecclésiastiques.

Les sculptures, des modillons de la collégiale St Liphard, sont assez grossières mais la taille est particulièrement expressive. Cependant, quelques pierres en calcaire en hauteur se sont usées avec le temps et les images disparaissent peu à peu.

 

 

Qu’est ce qu’un acrobate au moyen Age ?

Acrobate vient du grec « ACROS » qui veut dire « extrême » et de « BATES » qui signifie « marcher ». Donc les acrobates se déplacent sur les extrémités, les mains ou les pointes des pieds. Ils étaient capables de sauter, de se tenir en équilibre sur une jambe ou de marcher sur les mains.

W Deonna dans son ouvrage « le symbolisme de l’acrobatie antique » en 1953 a montré que des images d’acrobates ont été relevées sur les parois des temples et des tombeaux égyptiens. Depuis cette époque reculée, les exercices des jongleurs ont conservé une valeur symbolique encore nettement sensible au Moyen Age en France. Selon Deonna, ces figures acrobatiques évoquaient des rites funéraires et motifs religieux qui se sont vidés peu à peu de leur contenu spirituel.

Au Moyen Age, les troubadours (poètes et jongleurs qui s’exprimaient en langue d’oc, c'est-à-dire du sud de la France) et un peu plus tard, les trouvères (poètes et jongleurs qui s’exprimaient en langue d’oïl, c'est-à-dire du nord de la France) parcouraient les campagnes et les villes pour psalmodier les chansons de geste, chanter les poèmes lyriques ou réciter des textes narratifs, car le public nombreux (qui ne savait ni lire, ni écrire), dans les foires et marchés, écoutait réciter les textes.

Les troubadours et les trouvères étaient souvent accompagnés de jongleurs qui mimaient les scènes racontées ou chantées.

Le terme de « jongleur » s’appliquait à des personnes très diverses. Un jongleur c’était le montreur d’animaux, ours, singes ou chiens savants ; c’était l’acrobate qui marche sur une corde, lance des couteaux, avale du feu ou se désarticule ; c’était le musicien qui joue de divers instruments et fait danser, en accompagnant les cortèges ; c’était le bateleur qui parade et représente divers personnages ; c’était le bouffon qui raconte des drôleries ; c’était le conteur qui dit des fabliaux ou des romans ; c’était le ménestrel qui compose des ouvrages…

 

 

 

L’image de l’acrobate sur les modillons

Le modèle artistique de petites dimensions était au Moyen Age un des instruments utilisé (avec le dessin) pour représenter à la fois la méthode de conception et les modalités de réalisation d’une œuvre comme les modillons. Même si chaque modèle peut connaître des variantes. Ces modèles circulaient en France grâce à la mobilité des artistes qui transportaient ces objets dans leur déplacement vers d’autres chantiers.

C’est pour cette raison que la représentation du modillon « l’acrobate », à Meung-sur-Loire, est presque identique dans beaucoup de région de France du côté Atlantique (Aquitaine, Poitou, Charente, Deux sèvres, Ile de France, Normandie…).

 

Il est difficile, étant donné l’état de la pierre, de bien distinguer la face de l’acrobate de Meung. Il semble que l’acrobate tire la langue donc sa position acrobatique est impossible.

 

 

Plan de situation

 

 

 

Le contexte religieux du 12 au 13ème siècle

A la fin du 9ème siècle, les invasions causèrent d’importants dégâts matériels. Les envahisseurs s’attaquaient principalement aux monastères et aux églises qui abritaient des richesses vulnérables. L’ancien monastère de Meung est en partie détruit par les invasions normandes. Dès que revient la paix, la civilisation ecclésiastique se redresse et après ces incessantes invasions barbares qui ont dévasté et ruiné Meung-sur-Loire et presque toute l’Europe il fallut reconstruire les églises et la chrétienté. Ainsi, l’Europe se couvre d’un « blanc manteau d’églises » entre le 10 et 12ème siècle. L’Eglise voulait reprendre la tradition architecturale issue du monde romain. Ainsi à Meung-sur-Loire, au 10ème siècle, l’église abbatiale, de style roman, remplace la précédente.

Cependant Louis V, le dernier roi Carolingien, laisse une royauté faible. Ainsi, malgré l’immense effort de christianisation développé par les Carolingiens, le 10ème siècle voit la disparition de l’ordre public ce qui provoque la décadence de la vie morale et une résurgence des pratiques païennes d’autrefois.

Il importait cependant que soient assumée la paix et la justice, indispensable au maintien de la société. Elles le seront par l’Eglise qui va se substituer aux souverains défaillants. Ainsi le 12ème siècle voit le retour plus fort de l’Eglise avec un pouvoir plus important sur l’Etat et sur le peuple (la chevalerie, les croisades, la « Paix de Dieu »…).

Jusqu’au 11ème siècle, pour contenir les peurs et les croyances ancestrales du peuple, les rites chrétiens ponctuaient et dirigeaient la vie de chacun. Ainsi, la peur du diable, de la damnation, de l’excommunication, favorisaient le respect des principes de l’Eglise. Pour sauver son âme, il convenait de compenser, après coup, les fautes commises par des aumônes, sortes d’amendes judiciaires offertes à Dieu.

Mais au 12ème siècle, l’idée peu à peu progresse que ce sont les actes qui comptent et qu’il convient d’appliquer dans son existence les préceptes évangéliques de moralité. L’Eglise souhaitait mettre la société en garde contre l’immoralité et elle commence donc une période de moralisation de la société toute entière. De plus, Dieu apparaît sous la forme de l’enfant Jésus et le culte de la Vierge, médiatrice et consolante se répand.

Mais revenons à Meung-sur-Loire au 12ème siècle. L’évêque d’Orléans (Manassès de Garlande) entre 1147 et 1185 fait construire sa demeure accolée à l’église romane.

Puis au début du 13ème siècle Manassès de Seignelay, évêque d’Orléans de 1207 à 1221, dans sa ville épiscopale fortifiée de Meung souhaite, en signe de pouvoir, car il n’avait rien qui puisse lui servir de demeure convenable, fait construire sa nouvelle demeure à l’écart de l’ancienne église romane. Et il fait rehausser (la nef, le chœur…) de l’ancienne église romane pour construire l’actuelle grande église gothique.

Le chantier de la nouvelle église actuelle commence donc au début du 13ème siècle (vers 1209). Le plan de la nef est identique à celui de l’ancienne église de style romane. On déplaça côté nord l’entrée principale de l’église. Enfin, avant la fin du 13ème siècle, on ajouta les chapelles entre les piles des contreforts.

 

 

Le contexte culturel du 12 au 13ème siècle

Au Moyen Age, on avait d’un côté la noblesse qui apparaissait avec la grandeur chevaleresque, la délicatesse de l’amour courtois, une élégance et une instruction de plus en plus raffinée. Et de l’autre côté, une société composée de bourgeois, qui aimaient la verve comique et satirique, la bonne humeur et le réalisme.

Le trait commun aux divers éléments de cette société du Moyen Age, c’était une foi ardente.

Il faut attendre le milieu du 11ème siècle pour retrouver les signes d’une vie intellectuelle active et religieuse en France. La littérature française apparaît alors avec les « chansons de geste ».

Dans la deuxième moitié du 12ème siècle, les Chansons de Geste trouvent des auditoires enthousiastes sur les places des villes. Les Chansons de geste et les Romans Courtois de cette époque s’adressaient surtout à la société aristocratique avant d’intéresser au 13ème siècle, le public bourgeois et populaire.

Mais dès le 12ème siècle, la bourgeoisie, dont l’influence sociale ne cesse de croître, a sa littérature propre, parfaitement adaptée à ses goûts ; littérature narrative, malicieuse et satirique, pittoresque et même réaliste, souvent grivoise, parfois morale. Les monuments de cette littérature sont le Roman de Renard et les Fabliaux.

Il y avait aussi à cette époque à Meung-sur-Loire très certainement un théâtre religieux donné dans l’église. Car depuis le 10ème siècle jusqu’au milieu du 12ème siècle, ces drames liturgiques étaient donnés en latin, par des clercs, à l’intérieur des églises, en rapport avec les cérémonies du culte. Les sujets étaient empruntés à l’Ancien et au Nouveau Testament et traitaient des mystères et des miracles des saints.

Mais vers le milieu du 12ème siècle, la représentation et sa mise en scène prenant trop d’ampleur, l’Eglise souhaita certainement que ces drames soient joués sur le parvis de l’église, comme très certainement à Meung-sur-Loire côté nord de l’église. Les acteurs étaient désormais des laïcs et enfin, le français remplaça le latin.

 

A suivre ........

 

 

 

Sources

Gallica

R. DE LASTEYRIE - L'architecture religieuse en France à l’époque gothique Tome 1 - par les soins de M AUBERT- 1926

L’église Saint-Liphard et la tour Manassès de Garlande à Meung-sur-Loire par Jean Mesqui – 2014 - © Société Française d’Archéologie Siège social : Cité de l’Architecture et du Patrimoine, 1, place du Trocadéro et du 11 Novembre, 75116 Paris. Bureaux : 5, rue Quinault, 75015 Paris - Revue trimestrielle, t. 172-I, mars 2014

Collectif OMCI-INHA, Marion Loiseau, rédigé par Sébastien Biay et Isabelle Marchesin,

Michel Pastoureau – Bestiaires du Moyen Age – Editions Points – 2020

Les loisirs au Moyen Age – Jean Verdon – Editions Le Club – 2000

La vie au Moyen Age – Robert Delort – Editions Points Histoire – 1982

Histoire du Moyen Age – Anne Rouget – Editions De Vecchi S.A- 2004

La France médiévale – Gallimard – 1997

Collégiale St Liphard Meung-sur-Loire – Bernard Neveu curé de Meung – 1977

Le Moyen Age – Edouard Perroy – Presses universitaires de France - 1957

 

 

 

Article rédigé par Patrick Thauvin-Gasnier