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Meung-sur-Loire - L’acrobate de la collégiale St Liphard - 2ème Partie

Auteur : Patrick  Créé le : 27/05/2026 11:47
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Suite de la 1ère partie "L’acrobate de la collégiale St Liphard "

 

Hypothèse sur le déplacement des modillons

On constate aujourd’hui qu’il existe très peu de modillons au sommet du mur nord de la nef. Seulement 7 modillons existent en haut mur nord de la nef dont un diable.

Par contre il existe beaucoup plus de modillons au sommet des murs des chapelles édifiées à la fin du 13ème siècle, côté nord, dont l’acrobate (7 animaux et 17 humains).

Je propose l’hypothèse que les modillons étaient probablement au sommet du mur nord de la nef de l’église romane à une faible hauteur qui permettait de les voir.

Puis, au début du 13ème siècle, ils furent déposés et seulement quelque uns furent reposés au sommet du mur rehaussé de la nouvelle nef car ils n’étaient presque plus visibles à cette hauteur de 16m environ.

Ensuite au cours du 13ème siècle, le Maître d’œuvre installa les autres au sommet des murs des chapelles pour les rendre toujours lisible par les personnes de la place du Martroi.

Par conséquence, je pense qu’il existe deux interprétations possibles de « l’acrobate ». Une qui date du 12ème siècle avec l’église romane et l’autre qui date du 13ème siècle avec l’église gothique et la nouvelle implantation des anciens modillons.

Ces modillons ont été déplacés car on s’aperçoit, comme pour les corbeaux, qu’ils n’ont pas été mis au droit des joints des pierres des corniches (voir figure 2 ci-dessous).

 

 

 

Interprétation de « l’acrobate » au 12ème siècle

Au 12ème siècle, les jongleurs, chanteurs, musiciens, acrobates ou montreur d’ours inquiétaient la population. Ils tournaient en dérision les choses les plus sacrées et étaient sévèrement condamnés par les autorités ecclésiastiques.

En effet, l'Église les condamnait, et des personnalités telles que Pierre Abélard, Jean de Salisbury les qualifiaient de « monstres humains », de « diables en personne », allant même jusqu'à les identifier à leurs animaux savants ; bref elle les considérait comme une race sans espoir de salut, à moins qu'ils n'abandonnent leur métier.

L’activité artistique à cette époque était orientée vers le service de Dieu et la célébration de sa gloire par l’embellissement du sanctuaire des églises.

Puisque qu’au 12ème siècle, l’Eglise commence une période de moralisation de la société entière, les modillons, situés à l’extérieur, tendraient par conséquent à mettre en garde cette société. Une éducation par « ce qu’il ne faut pas faire » des comportements interdits.

L’acrobate représente le symbole du modèle à ne pas suivre dans la société de l’époque.

Selon Michel Pastoureau, au Moyen Age, le symbole se construit presque toujours autour d’une relation de type analogique, c'est-à-dire une relation fondée sur la correspondance entre une chose et une idée.

Ce message s’adressait aux personnes qui stationnaient sur la place du Martroi, à proximité de l’église, et qui était un lieu de rencontre de la population de Meung-sur-Loire à l’occasion des fêtes, des foires et des marchés. En ce qui concerne le rythme de travail annuel au Moyen Age, on est frappé par le nombre important de fêtes célébrées qui constituent autant de journées chômées, soit environ 90 jours, en comptant les dimanches.

La face Nord (Nef) donnant sur cette place était donc propice à faire passer des messages religieux. C’est pourquoi il n’y avait que cette face qui comprenait des modillons.

 

« Du monde chaque créature, tels un livre ou une peinture, est pour nous comme en un miroir ». Alain de Lille (fin du 12ème siècle).

Jusqu’à la fin du 12ème siècle, pour l’Eglise il existait le « Monde du Bien » et « l’Anti-Monde du Mal ». A partir du 13ème siècle, seule l’intervention de la Vierge pouvait sauver la société.

 

 

Interprétation de « l’acrobate » au 13ème siècle

Au 13ème siècle, les franciscains et les dominicains, reprenant à leur compte leurs traditions de vie itinérante, contribueront à réhabiliter ces saltimbanques.

C’est ainsi qu’à l’intérieur de l’église actuelle, reconstruite au début du 13ème siècle, le chapiteau du centre (côté nord-ouest, du même côté que l'acrobate à l'extérieur) représente un jongleur (voir figure 3 ci-dessous).

 

 

Il s’agit probablement de la représentation d’un fabliau «le jongleur de Notre-Dame », c'est-à-dire une courte pièce, écrit par le moine Gautier de Coincy (1177-1236).

Il appartient au recueil des « Miracles de Notre Dame » que l’on jouait sur le parvis des églises et de celui de l’église St Liphard. Son titre était en fait « le tombeur de Notre-Dame ». Un « tombeur était au 12ème siècle un sauteur ou un jongleur.

Le théâtre des miracles et des mystères qui se jouait comme un rite religieux dans les églises pris avec le temps la forme de jeux et de danses. Par conséquent, l’Eglise, progressivement, le déplaça hors de l’église, sur le parvis puis ensuite sur la place du marché.

Y assistait un public et non plus les fidèles d’un office religieux. Le théâtre médiéval était d’abord celui de la collectivité bourgeoise locale.

Il est probable que le modillon de l’acrobate ait été conservé à l’extérieur au moment de la construction de la nouvelle église au début du 13ème siècle pour rappeler également le fabliau «le jongleur de Notre-Dame » et la sculpture du jongleur dans l’église de St Liphard. Car même si pour l’Eglise il existait le « Monde du Bien » et « l’Anti-Monde du Mal », seule l’intervention de la Vierge pouvait sauver la société.

Sébastien Biay et Isabelle Marchesin, fournissent l’analyse suivante de ce conte ; le jongleur du conte offre à la Vierge ce qu’il sait faire de mieux ; ses acrobaties et ses danses, suivant les chants et la musique entendus pendant la messe.

Il s’agit pourtant d’un personnage à l’éthique discutable, dont les postures, la gesticulation, seraient d’ordinaire du côté du péché. Toutefois, et c’est ce qui est montré dans l’image, cette attitude quoique incorrecte en apparence, témoigne de la dévotion de l’acrobate et se voit récompensée par un miracle. La Vierge, en effet, reconnaît une maîtrise du corps dans l’action dévotionnelle du jongleur. Il ne s’agit donc pas d’une gesticulation, puisque l’âme contrôle le corps dans un but précis de dévotion.

Dans la torsion excessive du corps (voir figure 4 ci-dessous), sous le regard de la Vierge de l’autel, c’est donc la pleine maîtrise de celui-ci et l’offrande totale de son corps par le jongleur qui sont mis en valeur. L’intentionnalité prime sur la forme du geste, un point qui rejoint une considération théologique sur l’efficacité du geste liturgique ; la nécessité absolue que le célébrant ou le fidèle soient dans une disposition d’esprit pure, faute de quoi la signification sacramentale du geste n’a aucune efficience.

 

 

Nota : La fable du Jongleur reviendra en héros à la fin du 19ème siècle. Anatole France reprendra cette fable et Massenet en fera un opéra.

 

 

Conclusion :

 

L’image comme premier vecteur de communication et de pensées.

 

La face nord de l’église regarde la place du Martroi ou régulièrement le peuple s’assemble pour les fêtes, les foires, les marchés….En bâtissant cette église, le « prédicateur » de Meung-sur-Loire et son imagier savaient que les fidèles du Moyen Age aiment d’abord qu’on leur raconte une histoire et qu’ils seront attentifs au message de moralité que dans la mesure où les images sont attrayantes et saisissantes.

Comme encore aujourd’hui, l’image a toujours été le meilleur moyen de se faire comprendre et plus particulièrement au Moyen Age par une population qui ne savait ni lire ni écrire.

C’est en donnant aux idées de l’Eglise la réalité d’un visage ou la tête d’un animal que l’Eglise souhaitait faire sa pédagogie.

L’art du prédicateur et de son imagier était d’exploiter au mieux les images sculptées pour en dégager toutes les significations. D’où la caricature. Il fallait que le peuple comprenne la caricature.

Dans l’art du Moyen Age, chaque détail a une signification spirituelle. L’art médiéval est riche en symbolisme représentant un langage à la signification profonde. Ainsi l’art était devenu un pont entre le monde terrestre et le divin. Les spectateurs étaient encouragés à dévoiler les significations cachées et ce faisant à approfondir leur propre cheminement spirituel.

 

 

 

Sources

 

Gallica

R. DE LASTEYRIE - L'architecture religieuse en France à l’époque gothique Tome 1 - par les soins de M AUBERT- 1926

L’église Saint-Liphard et la tour Manassès de Garlande à Meung-sur-Loire par Jean Mesqui – 2014 - © Société Française d’Archéologie Siège social : Cité de l’Architecture et du Patrimoine, 1, place du Trocadéro et du 11 Novembre, 75116 Paris. Bureaux : 5, rue Quinault, 75015 Paris - Revue trimestrielle, t. 172-I, mars 2014

Collectif OMCI-INHA, Marion Loiseau, rédigé par Sébastien Biay et Isabelle Marchesin,

Michel Pastoureau – Bestiaires du Moyen Age – Editions Points – 2020

Les loisirs au Moyen Age – Jean Verdon – Editions Le Club – 2000

La vie au Moyen Age – Robert Delort – Editions Points Histoire – 1982

Histoire du Moyen Age – Anne Rouget – Editions De Vecchi S.A- 2004

La France médiévale – Gallimard – 1997

Collégiale St Liphard Meung-sur-Loire – Bernard Neveu curé de Meung – 1977

Le Moyen Age – Edouard Perroy – Presses universitaires de France - 1957

 

 

Article rédigé pat Patrick Thauvin-Gasnier